Sur fond de tensions sur les questions agricoles, la Pologne dit ne plus livrer d’armes à l’Ukraine

Lors d’une récente audition à l’Assemblée nationale, le général Jacques Langlade de Montgros, le Directeur du renseignement militaire, avait expliqué que, face à la Russie, le « centre de gravité » de l’Ukraine était « probablement la cohésion de l’alliance occidentale ». Et d’ajouter que si celle-ci venait à se fragiliser, alors la situation deviendrait beaucoup plus compliquée pour les forces ukrainiennes.

Or, cette « cohésion » est en train de se fissurer… à cause des questions agricoles.

Ainsi, en mai 2022, et alors que les exportations de céréales ukrainiennes via la mer Noire étaient incertaines, la Commission européenne décida de les exonérer de droits de douanes, afin de permettre leur acheminement vers l’Afrique et le Moyen-Orient, via les pays proches de l’Ukraine.

Seulement, les produits agricoles ukrainiens affluèrent en Pologne, en Slovaquie, en Hongrie, en Roumanie et en Bulgarie. Et, en raison de problèmes de logistique et faute de disposer de suffisamment de silos, ils restèrent en grande partie sur place, ce qui provoqua un effondrement des prix et donc une crise agricole dans les pays concernés. Dans le même temps, grâce à accord négocié avec la Russie, sous l’égide de la Turquie et des Nations unies, l’Ukraine put exporter environ 33 millions de tonnes de denrées alimentaires via la mer Noire à partir de juillet 2022.

Cela étant, en avril dernier et afin de protéger leurs agriculteurs, la Pologne, la Slovaquie, la Hongrie et la Bulgarie décidèrent d’imposer unilatéralement un embargo sur les produits agricoles ukrainiens. Et compétente pour définir la politique commeciale des Vingt-Sept, la Commission européenne les autorisa à bloquer temporairement la commercialisation de blé, de maïs, de graines de tournesol et de colza en provenance d’Ukraine sur leur territoire, sous réserve de ne pas entraver leur transit vers d’autres destinations. En outre, 100 millions d’euros, financés par la réserve de crise de la Politique agricole commune [PAC], devaient être débloqués pour aider les cultivateurs de ces pays.

À Kiev, cette mesure fut mal prise. Et le président ukrainien, Volodymyr Zelenski, estima qu’elle constituait une violation de l’accord d’association conclu entre l’Union européenne [UE] et l’Ukraine.

Depuis, la Russie a décidé de ne pas reconduire l’accord qui avait jusqu’ici permis à l’Ukraine d’exporter ses produits agricoles via la mer Noire. Ce qui fait que l’activité des ports ukrainiens est désormais à l’arrêt. De son côté, la Commission européenne a mis fin à l’autorisation qu’elle avait accordée en avril dernier, estimant que les « distorsions de marché » causées par l’afflux des céréales ukraniennes avaient disparu… Ce que la Pologne, la Slovaquie et la Hongrie ont contesté. Aussi, ces trois pays ont décidé de maintenir leur embargo.

En réponse, Kiev a porté l’affaire devant l’Organisation mondiale du commerce [OMC]… Et, à la tribune des Nations unies, M. Zelensky s’en est pris à la Pologne, malgré l’aide militaire que celle-ci a fournie à l’Ukraine dès le début de l’invasion russe [sans compter l’accueil des milliers de réfugiés sur son sol]. « Certains pays feignent la solidarité [à l’égard de l’Ukraine] en soutenant indirectement la Russie », a en effet déclaré le président ukrainien, le 19 septembre.

Et cette phrase a été perçue comme une offense à Varsovie, où l’ambassadeur d’Ukraine a été convoqué en urgence au ministère des Affaires étrangères pour se voir remettre une note de protestation. « Faire pression sur la Pologne dans les forums multilatéraux ou envoyer des plaintes aux tribunaux internationaux ne sont pas des méthodes appropriées pour résoudre les différends entre nos pays », a fait valoir ce dernier.

Mais l’affaire n’en est pas restée là. Plus tard, le Premier ministre polonais, Mateusz Morawiecki, a fait savoir que la Pologne ne fournissait plus d’armes aux forces ukrainiennes.

« Nous ne transférons plus aucun armement à l’Ukraine, car nous nous équipons nous-mêmes avec les armes les plus modernes », a en effet déclaré M. Morawiecki, lors d’un entretien accordé à la chaîne de télévision privée Polsat. « Nous nous concentrons principalement sur la modernisation et l’armement rapide de l’armée polonaise, afin qu’elle devienne l’une des armées terrestres les plus puissantes d’Europe, et ce dans un délai très court », a-t-il insisté.

Cependant, les équipements militaires cédés à l’Ukraine par les autres pays de l’Otan et/ou de l’UE via le « hub » de Rzeszow [sud-est de la Pologne] ne sont pas concernés.

Pour rappel, depuis le début de la guerre, la Pologne a livré à l’Ukraine plus de 300 chars [250 T-72 et 60 PT-91 « Twardy » et 14 Leopard 2A4], des blindés [dont 142 BWP-1], une douzaine d’hélicoptères Mil Mi 24, 14 MiG-29 et des pièces d’artillerie, dont une cinquantaine d’obusiers ASH Krab et une vingtaine de lance-roquettes multiples BM-21. Et sans compter sur les livraisons de munitions téléopérées Warmates, de mini-drones de reconnaissance, de missiles sol-air Piorun, d’armes légères, d’équipements de protection, etc. En outre, Varsovie a même proposé de contribuer à la formaton des futurs pilotes ukrainiens de F-16.

En octobre 2022, les contributions polonaises représentaient 22% de l’aide reçue par les forces ukrainiennes… Et probablement que l’annonce faite par M. Morawiecki s’explique par le fait que Varsovie n’a maintenant presque plus rien à donner… « La Pologne réalise uniquement les livraisons de munitions et d’armements convenues antérieurement. Y compris celles résultant des contrats signés avec l’Ukraine », a d’ailleurs temporisé Piotr Müller, le porte-parole du gouvernement polonais, auprès de l’agence PAP.

Quoi qu’il en soit, ces tensions entre la Pologne et l’Ukraine font le jeu de la Russie, le chef du Kremlin, Vladimir Poutine, ayant ainsi tenté de semer la discorde entre les deux pays en accusant, en juillet dernier, Varsovie de vouloir mettre la main sur des territoires de l’ouest de l’Ukraine. « Les frontières entre les pays sont absolument intouchables et la Pologne est opposée à une quelconque révision » de celles-ci, rétorqua Pawel Jablonski, le vice-ministre polonais des Affaires étrangères.

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