Amiral Guillaud : « Le moral des armées est aujourd’hui au seuil d’alerte »

Invité à s’exprimer devant les députés de la commission de la Défense le 11 juillet dernier, le chef d’état-major des armées (CEMA), l’amiral Edouard Guillaud a évoqué avec franchise la situation de l’armée française, ainsi que ses attentes pour le prochain Livre blanc sur la défense, attendu avant la fin de cette année.

A ce sujet, le CEMA a mis en garde contre quatre « leurres ». Le premier est le « court-termisme », qui consisterait à adapter les « déclinaisons des conclusions du futur Livre blanc et la prochaine Loi de programmation militaire » aux « décisions prises dans les prochaines semaines ». « Le budget 2013 et la prochaine loi de programmation des finances publiques ne doivent pas obérer l’avenir » a-t-il prévenu.

Autre leurre identifié par l’amiral Guillaud, les « transpositions hâtives ». En clair, il faudrait se garder d’adopter les mesures prises par d’autres pays en matière de défense car « les problématiques de nos alliés ne sont jamais exactement les nôtres, même à ambitions comparables ».

Le CEMA a également tempéré les attentes concernant les partages et les mutualisations capacitaires, tels que le « Pooling and Sharing » de l’Union européenne et le concept de « Smart defence » de l’Otan. Si pour l’amiral Guillaud, il s’agit « d’opportunités intéressantes », elles « ne rempliront leur vocation que si elles sont vécues par tous comme un atout pour faire plus ensemble, et non comme une excuse pour faire moins chacun. Elles ne doivent pas être de simples esquives financières, au détriment de la base industrielle et technologique de défense (BITD) nationale et européenne. »

Dernier leurre : celui de la « réformite à la découpe. « Rationaliser une seule brique avec une vision cloisonnée, c’est déstabiliser tout l’édifice » a estimé le CEMA. « Des ajustements seront sans doute nécessaires au regard de la contrainte budgétaire, mais ils devront être imprimés avec souplesse. À défaut, notre outil de défense sera profondément impacté, avec (…) une dégradation du moral qui montre déjà des signes préoccupants » a-t-il ajouté.

Car selon l’amiral Guillaud, le moral des armées est  » au seuil d’alerte ». « L’engagement opérationnel, la variété des missions et la qualité des relations humaines dans les armées sont des facteurs très positifs et fédérateurs. Mais ils ne parviennent plus à masquer les inquiétudes sur l’avenir, d’autant que la situation de la majorité de notre personnel est précaire – 65 % des militaires sont des contractuels » a-t-il expliqué.

Et justement, si les engagements opérationnels sont des facteurs « fédérateurs », à la fin de cette année, et avec le retrait des « troupes combattantes » d’Afghanistan et la réduction des effectifs au Liban, moins de 5.000 militaires français seront déployés en opérations extérieures, ce qui est « un étiage historiquement bas depuis vingt-cinq ans » alors que le niveau d’engagement « n’a jamais été inférieur à 10 000 au cours des dix dernières années et qu’il s’établit à 12 600 en moyenne sur les vingt dernières années ».

Pour l’armée de Terre, souligne le CEMA, « l’impact du retour d’Afghanistan pour l’armée de terre sera difficile à gérer et c’est en partie une question de commandement. Cela ne sera pas simple et cela fait l’objet d’une attention particulière ». Pour y remédier, l’amiral Guillaud a précisé qu’il sera question de  » jouer sur les jours d’activité en entraînement opérationnel pour conserver la motivation et les savoir-faire ». « Nous constatons une baisse de moral – c’est humain ! – et nous en sommes conscients, mais je fais confiance au chef d’état-major de l’armée de Terre », a-t-il encore insisté.

Et encore, le CEMA n’a pas évoqué les problèmes rencontrés avec LOUVOIS (LOgiciel Unique à VOcation Interarmées de la Solde), le système de paiement des soldes, qui ont plongé des familles dans des difficultés financières… Et comme l’on peut aisément s’en douter, cela ne contribue pas à améliorer le moral…

Et les réformes en cours, les plus imporantes jamais lancées depuis celles de Pierre Messmer, en 1962, n’aident pas non plus. « L’introduction des bases de défense suppose la mutualisation de certaines choses. Bien sûr, cela suscite parfois de la grogne ; mais il faut bien être conscient des problèmes qui se posent lorsque certains outils de simplification qui accompagnent la mutualisation sont en retard » a avancé l’amiral Guillaud, qui a également parlé d’une « dégradation des conditions d’exercice du métier, en particulier dans les domaines du soutien. »

Selon lui, le personnel  » ne perçoit pas toujours la reconnaissance de ses efforts et de ses spécificités (ndlr, celles du métier des armes » et il serait « tenté par le repli identitaire, celui de la couleur d’armée, alors que nous vivons dans un monde où le caractère interarmées et combiné s’impose. » Et le rythme des réformes « provoque une vraie lassitude. « L’aspiration à une pause, à une stabilisation des structures est très largement partagée. La conduite de notre transformation devient de plus en plus difficile » a affirmé le CEMA.

A cela s’ajoutent les craintes de coupes budgétaires pouvant amener à une nouvelle déflation des effectifs. Même s’il faut attendre les conclusions du prochain Livre blanc sur la défense, cela n’empêche que les bruits de courir, comme celui évoquant la suppression de deux brigades de l’armée de Terre.

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