Par rapport à ses capacités, la Brigade de sapeurs-pompiers de Paris assure 70.000 interventions en trop

Faisant partie du Commandement pour le Territoire national de l’armée de Terre [COM-TN], la Brigade de sapeurs-pompiers de Paris [BSPP] compte 8.500 militaires qui, répartis sur 76 casernes situées dans l’agglomération parisienne, veillent sur 7,5 millions d’habitants. Voire plus si l’on tient compte des 35 millions de touristes qui, chaque année, viennent visiter la capitale. Et, pour assurer ses missions, elle dispose d’une enveloppe annuelle de 580 millions d’euros, pensions comprises.

En moyenne, la BSPP doit intervenir 14.000 fois par an pour lutter contre des incendies, ce qui reste son « coeur de métier ». Ce qui représente 30 à 40 feux par jour. « Nous activons notre centre opérationnel une à deux fois par jour pour des feux majeurs. Nous avons à déplorer entre vingt-cinq et trente victimes chaque année et sauvons 150 vies par an dans des feux : c’est là que les pompiers prennent le plus de risques », a résumé le général Jean-Claude Gallet, son commandant, lors d’une récente audition à l’Assemblée nationale.

Mais cette lutte contre les incendies est marginale par rapport aux 503.000 interventions effectuées par la BSPP en 2017… alors qu’elle est organisée pour en réaliser « 450.000 au grand maximum ». Et d’après le général Gallet, le seuil des 520.000 interventions devrait être atteint cette année.

« Ces interventions, dont le nombre progresse de 5 % par an, concernent principalement le secours à personne », a avancé le chef de la BSPP. « Dans le Nord-Est parisien, marqué par la paupérisation, le vieillissement de la population et la défaillance de la médecine de ville et des maisons de santé, la population se tourne vers les sapeurs-pompiers car le service est gratuit, efficace et anonyme », a-t-il expliqué.

Or, a continué le général Gallet, la question qui se pose est de savoir comment la BSPP peut « conserver une d’intervention dans un contexte de suractivité, pour garantir l’équité et la qualité du service rendu, la cohésion sociale et gérer 100.000 interventions non urgentes, correspondant à une détresse sociale ou psychologique légère. »

L’une des conséquences de cette surchauffe opérationnelle est que les engagés de la BSPP rechignent de plus en plus à rempiler, le taux de renouvellement du premier contrat étant passé de 87% à 53%.

« Si je dois recruter 1.200 jeunes par an, contre 700 auparavant, c’est que les personnels, travaillant à un rythme très soutenu, ne renouvellent pas leur contrat. Un engin comme le véhicule de secours et d’aide aux victimes (VSAV) peut être dehors pendant 15 à 16 heures sur 24, et notre rythme de garde suit une séquence de 48 heures. Vous imaginez la pression qui peut peser sur les épaules de ces jeunes », a fait valoir le général Gallet. « Si les interventions sont motivées, il n’y a pas de problème. En revanche, si une intervention sur quatre relève du social et n’a pas pour objet un acte salvateur alors qu’on demande aux sapeurs-pompiers de s’entraîner dur, en complément de leurs interventions, en sport et en manœuvre, ils perdent leur motivation », a-t-il ajouté

Un autre facteur explique la démotivation des jeunes sapeurs-pompiers de Paris : la hausse vertigineuse du nombre d’agressions dont ils sont victimes.

« En augmentation de 50 % par rapport à l’année dernière, les agressions ne sont pas que des incivilités liées aux cités sensibles : elles sont aussi provoquées par l’alcoolisme et il y a autant d’agressions dans Paris intra muros qu’en Seine-Saint-Denis. Il y a aussi un phénomène nouveau : les agressions provoquées par des victimes qui sont en détresse psychologique », a affirmé le chef de la BSPP.

Quoi qu’il en soit, les solutions pour répondre à cette surchauffe opérationnelle ne sont pas nombreuses. Le général Gallet n’en voit que deux : augmenter les effectifs et le nombre de caserne ou « réorienter vers d’autres acteurs les 100.000 interventions qui ne relèvent pas » de la BSPP.

La première est exclu car sinon, a expliqué le général Gallet, « je passe à côté de la nécessaire réforme de fond liée à l’évolution de l’agglomération parisienne à l’horizon de 2030. » Reste donc la seconde, sachant que sur les 503.000 interventions réalisées en 2017,  70.000 ne relèvent pas « véritablement de l’urgence ».

Aussi, « tout l’enjeu de la discussion en cours est de savoir comment arriver à réguler ces interventions qui correspondent à une inquiétude de nos concitoyens et qui répondent à la disparition progressive de la médecine de ville », a dit le général Gallet. « Cette disparition est d’ailleurs un enjeu national que l’on retrouve dans les déserts médicaux ruraux. Le système est à bout de souffle. Or, je tiens vraiment à préserver l’équité et la qualité du service rendu. Je me suis donné un an pour susciter une prise de conscience collective qui permettra de résoudre le problème », a-t-il ajouté.

Ces interventions non prioritaires ont aussi un coût. « Une heure de VSAV coûte 250 euros à la BSPP. Un taxi coûte 50 euros. […] Parfois, on appelle les pompiers en raison d’une carence d’ambulances : c’est problématique pour la brigade car cela représente des milliers d’interventions supplémentaires », a relevé le général Gallet. Toutefois, a-t-il assuré, une « solution est en passe d’être trouvée grâce à l’action conjointe du préfet de police et du directeur de l’ARS [Agence régionale de santé] pour instituer un coordinateur de gestion des transports non médicalisés. »

Enfin, dans ces conditions, l’application de la Directive européenne relative au temps de travail [DETT], laquelle impose 11 heures de repos quotidien, rendrait la tâche encore plus difficile pour la BSPP.

« Si la DETT était appliquée à la brigade, cela nécessiterait de recruter 35 % de personnes en plus – par rapport aux 8 500 membres de la brigade, s’entend, et aux 1.200 personnes que nous recrutons chaque année. Actuellement, le régime est de 120 gardes par an. Avec la DETT, chaque sapeur-pompier de Paris en ferait 102, ce qui entraînerait un recrutement supplémentaire de 35 % environ. Dans ces conditions, le modèle militaire n’aurait plus de sens », a souligné le général Gallet.

« L’application de la DETT serait la fin du modèle militaire pour la BSPP. La directive serait plutôt compatible avec le modèle de la fonction publique territoriale. On ne peut pas recruter des gens avec des petits salaires et les faire venir à Paris s’ils ne bénéficient pas, notamment, du tarif réduit à la SNCF pour leurs allers-retours. C’est un autre modèle, qui est tout à fait louable mais qui mettrait du temps à monter en puissance », a-t-il conclu.

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