Selon son chef d’état-major, la Marine nationale « est actuellement en dépassement de son contrat opérationnel »

Dissuasion nucléaire avec au moins un sous-marin nucléaire lanceur d’engins (SNLE) en permanence en mer, ce qui suppose la mobilisation de moyens complémentaires afin d’assurer la crédibilité de cette dernière (frégates anti-sous-marines, avions de patrouille maritime, chasseurs de mines, sous-marins nucléaires d’attaque…), participation à plusieurs opérations extérieures ainsi qu’à la fonction « connaissance et anticipation) et, enfin, surveillance permanente des approches maritimes et du second domaine maritime mondial… On ne chôme pas dans la Marine nationale!

Rien que pour les missions relevant de l’action de l’État en mer, la Royale a saisi, au cours de ces 3 dernières années, près de 40 tonnes de produits stupéfiants. En 2014, ce sont 600 procès-verbaux qui ont été dressés pour pêche illégale, plus de 2.200 engins explosifs datant de guerres passées qui ont été neutralisés. Et c’est sans parler des missions de sauvetage. « Une personne est sauvée en mer chaque jour », a lâché l’amiral Bernard Rogel, le chef d’état-major de la Marine nationale (CEMM), lors de son audition devant la commission sénatoriale des Affaires étrangères et des Forces armées (le compte-rendu vient d’être rendu public, plus d’un mois après).

Quant aux opérations, elle concerne la Mer noire et la Méditerranée orientale (recueil du renseignement) ou  le golfe de Guinée (mission Corymbe). La Marine nationale prend part également aux opérations Barkhane (Sahel, avec ses moyens aériens et ses commandos marine) et Chammal (un Atlantique 2 et la frégate « Jean Bart »). Ses navires sont aussi présents dans l’océan Indien ou encore l’Atlantique Nord…

Bref, à la mi-novembre, 4 500 marins étaient en mer tandis que 1.700 autres assuraient une alerte ou une permanence. Et 35 bâtiments étaient mobilisés. Aussi, pour l’amiral Rogel, la « marine est actuellement en dépassement de son contrat opérationnel » fixé par le dernier Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale (LBDSN) publié en avril 2013.

Ce dernier, a-t-il rappelé, « ne prévoyait en effet que deux zones de déploiement permanent ». Or, a ajouté le CEMM, « nous en sommes actuellement à quatre, voire cinq si l’on dissocie l’océan Indien du golfe arabo-persique ». Et ce n’est pas prêt de s’arranger. « Étant donné le cours des événements, je n’entrevois pas de diminution de ce niveau de sollicitation », a-t-il estimé.

« Le Livre blanc avait appelé à la mutualisation – c’est-à-dire à remplacer le ‘et’ par le ‘ou’ – mais, compte tenu du nombre de missions, cela devient très compliqué! », a prévenu l’amiral Rogel. « Si la situation actuelle de quatre théâtres, au lieu de « un à deux » prévus par le Livre blanc, devait durer, la marine dans son format présent serait contrainte de faire d’autres arbitrages douloureux, avec les risques que cela comporte », a-t-il affirmé.

En attendant, sur le plan budgétaire, 2015 sera une année de transition pour la Marine nationale, sous réserve que les recettes exceptionnelles (pour plus de 2,3 milliards d’euros) soient bien au rendez-vous. Ce qui, pour l’instant, n’est pas le cas. Ses crédits de fonctionnement auront un niveau de « juste suffisance » ce qui la conduira, selon le CEMM, « à opérer des choix dans certaines de ses activités, en particulier l’annulation de sa participation à des exercices multinationaux ».

S’agissant de son activité, qui dépend crédits d’entretien programmé du matériel, elle restera, comme en 2013 et en 2014, 15% en deçà des normes Otan, une remontée étant attendue pour 2016. « La tenue du contrat opérationnel et le maintien des compétences des équipages sont en jeu », a souligné l’amiral Rogel.

En outre, au sujet du Maintien en condition opérationnelle (MCO) des matériels, la Marine a déjà fait des efforts conséquents pour rationaliser son organisation dans ce domaine. Désormais, « toutes les voies d’optimisation ont été explorées », a fait valoir le CEMM, pour qui « c’est maintenant du côté des industriels qu’il faut se tourner pour gagner des marges de productivité ».

Un autre domaine à surveiller de près est celui des équipements. « Dans le cadre de la LPM, la marine a accepté des réductions temporaires de capacités et le vieillissement de certaines de ses unités. Je me montrerai très vigilant sur le respect du calendrier de livraison des équipements, sous peine d’aggraver ces réductions temporaires de capacités », a affirmé l’amiral Rogel. Pas sûr, dans ces conditions, que l’éventuel transfert de la frégate multimissions (FREMM) Normandie vers l’Égypte arrange ses affaires…

Enfin, la réduction des effectifs pose de gros problèmes. Déjà, la Marine nationale a consenti une nouvelle réduction de son format dans le dernier LBDSN, avec 1.800 suppressions de postes sur la période 2014-2019, étant donné qu’il faut désormais moins de marins à bord des navires de nouvelle génération (une FREMM a besoin d’un équipage d’une centaine de personnels, soit 2 fois moins que pour les bâtiments plus anciens).

Sauf que, en 2015, l’effort qui lui sera demandé sera deux fois plus important que prévu. « Cet effort supplémentaire a impliqué le désarmement définitif du pétrolier ravitailleur Meuse et des échenillages qui fragilisent notre organisation », a expliqué l’amiral Rogel.

« C’est donc le maintien des compétences individuelles et collectives des marins et des équipages qui est en jeu, avec un impact possible sur la tenue du contrat opérationnel, mais également – et j’y suis tout particulièrement attentif – sur la maîtrise des risques inhérents à notre activité, notamment dans l’exploitation nucléaire (le nombre de réacteurs nucléaires en service dans la marine n’a pas changé), ou encore sur l’appui que la marine se doit d’apporter à l’exportation d’équipements militaires », a expliqué le CEMM.

Armée de techniciens, le « dépyramidage » (c’est à dire la réduction du taux d’encadrement) n’est pas sans effets pervers. « Pour les officiers, alors que la marine présente aujourd’hui le ratio le plus faible en officiers des trois armées, et dans un contexte où ses futurs équipages resserrés requerront des taux d’encadrement plus élevés, je suis, au moins autant que les autres armées, très préoccupé par le rythme et le volume qui nous sont demandés en termes de déflation. Cet effort ne sera pas sans impact sur l’organisation de la marine pourtant déjà très optimisée », a prévenu l’amiral Rogel.

Déjà, le recrutement d’officiers de marine a chuté de 25% en deux ans. « J’estime avoir atteint un plancher en deçà duquel je ne peux descendre sans hypothéquer l’avenir », a dir le CEMM.

« En matière de ressources humaines, la marine est sur un chemin critique. Il lui faut à la fois entretenir ses compétences rares, absorber des déflations supplémentaires dans une organisation resserrée sur deux ports, réaliser une déflation d’officiers problématique en organisation comme en gestion. C’est aujourd’hui une de mes principales préoccupations, pour ne pas dire inquiétude », a-t-il conclu sur ce sujet.

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