L’armée de Terre va permettre à ses régiments de choisir des équipements en fonction de leurs besoins via une «place de marché»

Durant la Première Guerre Mondiale, plusieurs innovations notables sont venues de la base [obusier pneumatique de 60 mm, «Sauterelle d’Imphy», système de tir à travers l’arc d’hélice d’un avion, etc.]. Et pour cause : les combattants étaient sans doute les mieux placés pour trouver les meilleures solutions aux défis opérationnels qui leur étaient posés. Toute proportion gardée, on assiste à un phénomène similaire au sein des forces armées ukrainiennes, notamment en matière de robotique militaire.

Si le ministère des Armées encourage l’innovation dite «participative» dans ses rangs, l’armée de Terre entend aller plus loin dans ce domaine. En 2023, son chef d’état-major [CEMAT], le général Pierre Schill, avait dit vouloir insuffler «l’esprit start-up» [requalifié, depuis, en «esprit pionnier»] à ses troupes afin qu’elles soient en mesure de s’approprier rapidement les évolutions technologiques en fonction de leurs besoins.

«L’innovation par le bas repose sur l’initiative des soldats, leur connaissance du terrain et l’expérimentation. C’est le bouillonnement de ‘l’esprit pionnier’ : les unités cherchent, détournent, manipulent, adaptent et proposent des solutions. Certains disent ‘bricolent’ mais cela me paraît positif. Cette dynamique permet de capter les idées des utilisateurs. Elle porte ses fruits depuis deux ans», a expliqué le CEMAT lors d’une audition au Sénat, en novembre dernier.

Pour amplifier cette dynamique, l’armée de Terre mise sur la «subsidiarité». En clair, il s’agit de faire confiance aux régiments en leur donnant les moyens nécessaires pour développer des solutions innovantes. Pour cela, chaque régiment doit recevoir une enveloppe prélevée sur les crédits dédiés aux opérations d’armement. «En la matière, la subsidiarité a un effet démultiplicateur», a fait valoir le général Schill devant les sénateurs.

Cependant, pour «canaliser» ces innovations, c’est-à-dire pour les “organiser, les mettre en cohérence» et, le cas échéant, «les industrialiser», le Commandement du combat futur [CCF] de l’armée de Terre a récemment annoncé la création de quatorze pôles «exploratoires», adossés aux brigades et aux commandements spécialisés.

«Ces pôles concentrent par thématique l’effort d’innovation dans des zones géographiques identifiées et créent de véritables écosystèmes locaux associant unités opérationnelles, industriels, chercheurs et acteurs institutionnels», a expliqué le CCF. Et de préciser : «Leur rôle est de tester de nouveaux équipements, d’expérimenter des modes d’action et d’explorer des organisations plus agiles, afin de transformer les idées et technologies émergentes en capacités concrètes, diffuser les bonnes pratiques et la collecte des enseignements, contribuer directement à l’évolution doctrinale et capacitaire».

Dans un entretien publié par l’hebdomadaire Le Point, ce 30 mars, le général Schill a précisé que ces «pôles exploratoires» auront aussi la tâche d’évaluer les équipements qui leur seront proposés et «dire, par exemple, ce qui marche par grand froid ou forte chaleur». Une fois labellisés, a-t-il continué, ils pourraient être «inscrits dans un catalogue d’achat, une ‘marketplace’, comme le font les Ukrainiens».

Ainsi, a poursuivi le CEMAT, «on donnerait des ‘points’ ou des droits d’achat aux brigades pour qu’elles choisissent elles-mêmes leurs drones ou brouilleurs selon leurs besoins, plutôt que d’avoir une décision verticale uniforme. Ce serait une sorte d’ ‘Amazon de l’innovation’.»

Un tel système responsabiliserait les unités. «Si elles cassent le matériel acquis avec leurs ressources, elles font leurs propres arbitrages. C’est une idée que l’armée américaine pousse aussi actuellement», a dit le général Schill.

Effectivement, en août dernier, l’US Army a fait part de son intention de créer une sorte de «place de marché» afin de permettre à ses régiments de choisir les drones les mieux adaptés à leurs besoins dans un vaste catalogue, tout en s’affranchissant des processus d’achat traditionnels, souvent trop longs. En outre, un tel dispositif favorise la concurrence entre les industriels, ceux-ci étant invités à répondre plus rapidement aux exigences exprimées par les unités. Ce dispositif s’inspire de la plateforme ukrainienne Brave1Market, laquelle propose plus de 1 000 références, allant des drones aux robots terrestres en passant par les munitions et les systèmes de guerre électronique.

Photo : armée de Terre

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33 contributions

  1. jean luc dit :

    il est vrai que les centrales d’achat officielles sont lentes, et ne proposent pas vraiment d’alternative aux besoins de chaque régiment . il faut année quand un matériel est présenté, et quand il est en service, et souvent il devient obsolète très rapidement comme les drones

  2. jean luc dit :

    il est vrai que les centrales d’achat officielles sont lentes, et ne proposent pas vraiment d’alternative aux besoins de chaque régiment . il faut des années quand un matériel est présenté, et quand il est en service, et souvent il devient obsolète très rapidement comme les drones

  3. tschok dit :

    L’armée va, en gros, organiser un « marché » pour déroger aux règles des marchés publics, afin d’être plus efficace.

    On appelle ça des « pôles exploratoires » quand c’est l’Etat qui le fait.

    Sinon, c’est de « l’économie informelle ». Ou «  »souterraine ».

    Il se passe la même chose dans les autres pays.

  4. Gauthier dit :

    très bien cette idée de market place pour des objets à faible cycle de vie ( donc sans MCO, ou à MCO reduit). très bonne idée de remettre le combattant un peu plus au cœur du système

  5. Jean dit :

    Le piège est tendu…il ne reste plus qu’aux commandants de brigades de tomber dedans :
    -Modulation du nombre de points pour obtenir des équipements fortement demandés.
    -Objectiver la chaîne de commandement de la brigade pour optimiser l’utilisation des crédits annuels de points…
    -Passage aux grades supérieurs liés à la « bonne » gestion des points.
    -Si une chaîne de commandement d’une brigade s’enferme dans une panoplie dogmatique du type application du règlement TTA 85…la brigade sera dotée…mais pas forcément avec les moyens adaptés aux conflits modernes.
    -Les chaînes de commandement des brigades se doteront sans cohérence avec les autres…à chacun son style.
    Les armées, les divisons, les brigades et les régiments ne sont pas les maillons d’un réseau de franchisés.

    • Tintouin dit :

      Déroger ainsi à l’uniformité paraîtra à certains un crime.
      Pourtant, responsabiliser ainsi les unités au niveau Brigade me semble être une démarche salutaire.
      Cela amènera une implication renforcée de celles-ci dans la définition de leurs besoins, et le sentiment que leurs avis sont mieux écoutés et traduits dans les faits.
      Et puis, pourquoi attendre la guerre pour expérimenter l’adaptation? Lire les articles de Michel Goya sur l’adaptation de l’armée française durant la 1ere guerre mondiale.
      Il faut oser essayer, puis ajuster/corriger si des dérives ou inconvénients apparaissent (il y en aura).
      Ce sera mieux que le statu quo.

    • La syntaxe, ça relaxe dit :

      …il ne reste plus aux commandants de brigades qu’à tomber dedans.

    • Boudiou ! dit :

      Ben dis donc mon gars, t’as phosphoré, toi !

  6. Bloodasp dit :

    +100, Excellente idée, en revanche il faudra éviter à tout prix que les industriels de la place de marché soient en contact direct avec services achats des régiments afin d’éviter les tentatives de corruptions.

  7. Rogger dit :

    Bien personnellement je suis favorable a une plate forme d’achats pour defenir exactement nos besoins..
    cela dois effectivement porter sur les équipements individuels ou sur certains matériels spécifiques..
    bien . pour les matériels les plus sensibles. ( armement) . ils me semblent de centralisée les demande de besoins afin d’envisager un achats grouper…
    exemple : masque de protection grand froid pour les chef et pilote d’engins blindée..
    Franchement dire. ils besoins en équipement individuel sont tres important..

    • MLTAB dit :

      C’est illisible!
      Cela doiT effectivement porter sur les équipements individuels ou sur certains matériels spécifiques..
      Bien . Pour les matériels les plus sensibles. ( armement) .
      Ils me semblent PREFERABLE de centralisER les demande de besoins afin d’envisager un achats groupeS…
      exemple : masque de protection grand froid pour les chefS et piloteS d’engins blindéS..
      A Franchement dire, ils ONT DES besoins en équipement individuel très importantS …

  8. Oinne dit :

    c’est le bon sens même! Produire pas cher, simple,vite et efficace!
    il faut arreter de construire des blindés d’ultra luxe! que faire avec des chars de plus de 50t ! RIEN !!!!!!Plus le prix 800000€ .Quel gaspillage !
    de simple drone â 1000€ vons détruire nos chars nos .véhicules, il faut suprimer le superflus et mettre de la quantité !!!!! A quoi bon d’avoir des superbes cannon sans munition ? Il y a du boulot!

  9. adnstep dit :

    On sent la fin des années Sarkozy, quand tous les crédits sont remontés au ministère et la liberté de manoeuvre des chefs annihilée, faute de moyens.

  10. lxm dit :

    C’est le début d’une privatisation de l’armée, en attendant le mercenariat.
    Certains veulent court circuiter les industriels nationaux pour casser leur privilège de vente envers leur nation, au nom de l’idéal européen il faut tout éclater. Oui, ça se discute certainement, plutôt que forcer des fusions d’entreprises pour obtenir des catastrophes industrielles, les placer toutes en concurrence sur une place de marché commune, mais cela pourrait aussi aggraver une dépendance envers du matériel ou des composants étranger.
    Pendant longtemps on fonctionnait comme cela en Europe, le prince allant payer un officier pour prendre une ville, celui ci avec cet argent devait trouver comment remplir sa mission, trouver le matériel, trouver les hommes, il faisait son marché et gardait la différence pour lui. En Ukraine plein de corruption est née de ce système avec des unités aux effectifs et matériels gonflés par rapport à la réalité pour que des officiers puissent se servir.
    On se rend bien compte que l’objectif d’une place de marché où chaque unité fait ses emplettes a comme objectif de vider les stocks existants de matériel snobé ou trop vieux et réduire progressivement les budgets aux armées. Vous ne le vouliez pas, mais il ne reste que ce matos pour votre budget restant.
    Alors peut être qu’à court terme c’est encore une bonne idée, mais probablement pas à long terme. Cette déresponsabilisation de l’armée envers l’équipement de ses unités aura des conséquences graves en terme de logistique et multiplication des compétences nécessaires pour utiliser et entretenir un matériel disparate en plus de tout le marché noir qui va se développer.
    L’histoire nous démontre que toutes les armées victorieuses ont de l’armement standardisé avec des hommes qui les connaissent complètement par coeur.
    Il faut trouver le « juste milieu ».

    • ji_louis dit :

      « L’histoire nous démontre que toutes les armées victorieuses ont de l’armement standardisé avec des hommes qui les connaissent complètement par coeur. »
      Vous parlez des talibans, de l’opposition syrienne à Bachar Al Assad, des révolutionnaires de Castro, des shebab somaliens, du M24 congolais ?
      La disparité de leurs armements, de leurs tenues, de leurs époques ne les ont pas empêchés de dominer des armées régulières (plu ou moins) organisées et équipées.

      • lxm dit :

        Au contraire, les talibans ont exactement le même matériel, aucune disparité.
        Ils fabriquent eux même les kalashnikovs, et les munitions, ils connaissent pas coeur tous les modes d’utilisations.
        idem pour les autres. On appelle cela de la rationalisation.

  11. Roland DESPARTE dit :

    Je suis dubitatif… Je vais peut-être doucher les grandes envolées joyeuses, mais personnellement j’ai l’impression d’assister à la mise en place d’un dispositif d’autosatisfaction de quelques généraux et administrateurs singeant les dispositions mises en place sur le théâtre ukrainien.
    Brave1Market, lancée en 2025, c’est la plateforme en ligne ukrainienne de type “Amazon pour l’armée“ : https://brave1.gov.ua/en/
    J’ai consulté le site. Il offre aux utilisateurs agréés des forces armées ukrainiennes un catalogue ouvert à plus de 600 fabricants ukrainiens, avec environ 2 600 fiches produits (drones FPV/intercepteurs/reconnaissance, robots terrestres, modules IA, systèmes REB/RER, optique, composants divers, etc.) qu’il est possible de se faire livrer.
    Mais ce qui m’a frappé c’est le système de “points de combat“ (battle points) de cette plateforme. Il permet à des unités de combat de gagner des points pour toute destruction vérifiée ennemie (ex. : 6 points pour un soldat, 20-40 pour un blindé, 50 pour un lance-roquettes,…) et d’échanger des points directement contre du matériel sur la marketplace (ex. : 16 000 points = 1 drone). De surcroît, tous les mois un classement mensuel est publié ; et la 414ème brigade d’aviation sans pilote (= “Les oiseaux de Magyar“) est souvent primée ! [Ne reste plus qu’à organiser une grande loterie…, peut-être une idée pour les unités françaises qui ne peuvent justifier d’un nombre de scalps suffisant ?].
    Depuis 2018, existait déjà chez nous « l’innovation participative » qui, rattachée à l’Agence de l’innovation de défense, visait à stimuler l’émergence d’idées, permettre le financement et la création de prototypes ou de démonstrateurs… Puis est venu le temps de la « Red Team Défense », où des auteurs et dessinateurs de science-fiction collaboraient avec le ministère des Armées pour imaginer les menaces du futur… Dans cette même veine sont apparus les PTD (projets de technologies de défense), les PAI (projets d’accélération d’innovation), les PIP (projets d’innovation participative), les PR (projets de recherche), et la mise en œuvre du plan « Action PME » permettant à toutes les start-up, PME et ETI de contribuer à la réussite des Armées. Aujourd’hui c’est donc le tour de la « place de marché » dont le catalogue va proposer (je cite Laurent Lagneau) “des drones, des robots terrestres, des munitions, des systèmes de guerre électronique“ ; à chacun donc de faire ses courses, peut-être au détriment des achats groupés, de l’uniformisation et du MCO ? Qui va contrôler la pertinence des achats ? Qui va payer ? Comment sera organisé le suivi, le SAV ? Cela ne constituera-t-il pas un échelon administratif supplémentaire ? A voir…
    Et demain ils nous proposeront peut-être “la voix du zinc “ pour identifier les menaces émergentes… Mais pendant ce temps-là et malgré toutes ces “superbes innovations“, nos armées sont toujours embourbées dans leur format échantillonnaire.

  12. FJAG dit :

    Un tel système est certainement efficace pour une armée au combat, qui dispose d’un retour sur expérience immédiat. En contrepartie, il la spécialise pour le seul déploiement en cour … et s’il n’y en a pas, sera moins rigoureux que la sélection classique.

  13. Sharpei dit :

    shein ou Amazon. non je blague. Mais faudra qd même contrôler les potentiels « places de marché » que celles-ci soient avant tout française voir européennes.

  14. Sempre en Davant dit :

    Il est doux de lire des commentaires dubitatifs.

    L’objection la plus importante « s’adapter à quoi » devrait être évidente pour une armée qui n’est pas sous le feu.

    Ensuite, les conscrits de 14-18 pouvaient être architectes ou charon, ajusteur ou mineur, ingénieur ou paysan.
    De sorte que les métiers, qui usaient déjà de mécanismes divers et souvent dangereux, et les savoirs étaient brassés.

    Enfin, avec des tours de commandement de deux ans à peine, il sera difficile de conduire le moindre changement.
    Les vieux choufs enkystés assurent sans doute encore la permanence au mess et ils risquent d’avoir une influence majeure selon l’esprit du TTA 150 mdle 86 : un noble millésime… qu’on ne secouera pas : respect aux tanins.

    Alors, s’il faut évidemment innover et même essayer de prendre le dessus sur les innovations des autres, pourquoi ne pas procéder par des compétitions ?
    N’est il pas on ne peut plus important d’envisager les erreurs et non pas les succès ?
    Par ce que ceux d’en face en feront, comme nos « innovateurs compétiteurs », qui .n’apporteront rien de plus précieux que la possibilité d’anticiper les erreurs et de les exploiter.

    Au début d’une affaire destinée à durer il faut tenir sur les moyens TTA, le temps que la masse et la production arrivent.

    Peut-on disperser dans les brigades des transmetteurs de niveau « adaptation-innovation » ? Des vrais ! Pas des justes assez bon pour « enduire d’erreurs » leurs camarades de brigade qui ne sont pas nés avec le culte de l’oscilloscope et autres micro-ondes ?

    Combien d’acousticiens comptent les trois armées ? Si le besoin de suivre une trace sonore apparaît qu’importe si c’est la marine ou l’aviation qui convertit une bouée en un élément d’une grille de repérage, localisation, identification et suivi ?

    Peut on remettre en cause la spécialité des armes en ce moment ?

    La limite n’est elle pas à une compagnie par régiment, destinée à partir pour essais, sitôt après que les premiers éléments engagés aient une idée de l’ordre des tests ?

    Bref d’abord les listes de tests, ensuite le retour d’expérience sur les essais en cherchant les erreurs exploitables, puis la consultation d’unité de test prêtes.

    Nos armées n’ont pas besoin de créer de fines équipes municipalo-comcommunisés qui s’en vont chez Métro. Un peu d’engagement associatif doit suffire.
    Des Jean-Marie De Kervadec il y en a.
    https://youtu.be/Z_decv2Ymsg?si=63pFU_zdhXiJpbv8

  15. Jean dit :

    Oui tout à fait, le travail d’historien militaire de Michel Goya est remarquable.
    Dans ses recherches il met en lumière le rôle déterminant pour la validation des équipements de la réalité du terrain qui se paître en pertes humaines.
    Dans le cas de ce projet, l’idée n’est pas insensée, mais la validation des choix de la chaîne de commandement de la brigade en terme d’équipement ne sera pas vérifié par la nature des combats futurs, toujours renouvelés. En temps de paix souvent dans les structures très hiérarchisée, des logiques autres guident les choix d’équipement…M. Goya le montre clairement également dans ses recherches et ses livres.