Le ministère des Armées veut exploiter les données satellitaires commerciales pour surveiller la Très Haute Altitude

Comprise entre la fin de l’espace aérien contrôlé [20 km] et le début de l’espace extra-atmosphérique [100 km], la Très Haute Altitude [THA] est une zone qui est en passe de devenir un nouveau domaine de conflictualité à cause d’un cadre juridique censé la réglementer imprécis, faute de consensus sur ses limites.

« C’est un Far West que nous devons absolument investir », résume le général Jérôme Bellanger, le chef d’état-major de l’armée de l’Air & de l’Espace [CEMAAE]. Et cela pour deux raisons : si la THA peut offrir plusieurs avantages dans les domaines du renseignement, de la guerre électronique ou encore des télécommunications, grâce à l’utilisation d’aérostats, elle est aussi une source de menaces pour les mêmes raisons. L’affaire du ballon chinois qui a survolé les États-Unis, en 2023, en est la démonstration.

Aussi, la stratégie pour la THA que le ministère des Armées a récemment dévoilée repose sur trois piliers : « détecter », « intercepter » et « opérer ».

S’agissant du volet « intercepter », l’armée de l’Air & de l’Espace [AAE] a démontré qu’elle était capable de détruire une cible évoluant dans la THA en abattant des ballons stratosphériques avec des missiles air-air MICA tirés par un Rafale et un Mirage 2000-5.

« S’agissant de la neutralisation, l’essai réalisé sur Rafale-Mirage 2000 pour abattre un ballon situé à une altitude de 20 kilomètres, voire au-delà, a été réussi. Nous ferons un nouveau test, avec un autre type de missile, en janvier. Sachez qu’il y a, sur nos plots de posture permanente de sûreté aérienne [PPSA], des missiles modifiés qui peuvent éventuellement neutraliser des ballons détectés un peu plus haut », a d’ailleurs confié le général Bellanger aux sénateurs de la commission des Affaires étrangères et de la Défense, en octobre dernier.

Seulement, pour « intercepter », encore faut-il pouvoir « détecter ». D’où la relance du développement du radar transhorizon Nostradamus.

Selon l’Office national d’études et de recherches aérospatiales [ONERA], ce radar, dont les antennes occupent une surface de 12 hectares dans l’enceinte de l’ancienne base aérienne de Dreux-Louvilliers, sera capable de détecter tout objet volant [même les furtifs] à une distance comprise entre 500/800 et 2 500/3 000 km, sur 360 degrés.

« Compte tenu de la prolifération des menaces, il est indispensable d’être capable de détecter, d’identifier et d’intercepter dans la très haute altitude. Le radar transhorizon Nostradamus devient ainsi l’un des maillons du dispositif d’alerte avancée que nous souhaitons souverain et pour lequel un investissement en sur-marche de 60 millions d’euros permettra de passer à l’échelle », a expliqué le CEMAAE, lors d’un récente audition à l’Assemblée nationale.

Sauf que, comme l’a souligné Emmanuel Chiva, l’ex-Délégué général pour l’armement, Nostradamus « ne peut pas tout détecter à lui tout seul, notamment parce qu’il est dépendant des conditions atmosphériques ». Aussi faut-il développer des capacités complémentaires, comme des radars UHF, par exemple. Mais pas seulement.

En effet, la semaine dernière, l’Agence de l’innovation de défense [AID] a fait savoir qu’elle venait de lancer le projet d’accélération d’innovation Stratowatch, en partenariat avec l’AAE et avec l’entreprise Kayrros, spécialiste de l’analyse de données satellitaires grâce à l’intelligence artificielle [IA].

Il s’agit ainsi de « renforcer la capacité nationale de détection des objets qui opèrent en très haute altitude grâce à l’exploitation de données satellitaires ouvertes et commerciales », a indiqué l’AID.

« En mobilisant l’expertise de Kayrros […], le projet vise à démontrer que des capteurs civils peuvent contribuer efficacement à la surveillance de la THA encore peu maîtrisée. En exploitant l’intelligence artificielle et des données satellitaires en sources ouvertes, il permet d’expérimenter une nouvelle solution, complémentaire des dispositifs souverains de surveillance et conforme à l’ambition du ministère : être présent dès aujourd’hui dans un espace qui structurera les équilibres de demain », a expliqué l’AID.

L’objectif est de détecter, de caractériser et de suivre quasiment en temps réel des ballons stratosphériques. Voire d’autres objets évoluant dans la THA, comme les avions solaires.

« À moyen terme, Kayrros pourrait fournir, avec des délais très courts et des conditions de performance et de coûts très compétitives, de nouvelles applications géospatiales duales pour le ministère des Armées, en fonction de ses besoins », a conclu l’AID.

Illustration : AID

Voir aussi...

 

Conformément à l'article 38 de la Loi 78-17 du 6 janvier 1978 modifiée, vous disposez d'un droit d'accès, de modification, de rectification et de suppression des données vous concernant. [Voir les règles de confidentialité]

27 contributions

  1. Vins dit :

    Je salue le savoir faire de notre AAE. Mais la menace actuelle repose sur des drones pas cher à basse altitude.
    Donc c’est bien de prévoir le futur mais il faut traiter le présent aussi!

  2. Diacritique dit :

    Atenssion, balons chinoi.

  3. Roland DESPARTE dit :

    Quelques explications complémentaires à l’article de Laurent Lagneau.
    Stratowatch c’est le fruit d’un traitement automatisé de multiples données d’observation de la Terre et de son Espace, grâce à des algorithmes d’IA pour une surveillance continue pouvant cibler de façon répétitive et à la demande certains domaines ou secteurs clés.
    Pour ce faire, la société française Kayrros a recours aux données issues de constellations satellitaires (ouvertes et commerciales), comme l’imagerie des satellites des agences spatiales gouvernementales ou de sociétés commerciales.
    Citons à titre documentaire les données open-source de programmes publics européens comme Copernicus (UE) avec ses satellites Sentinel réputés pour leur imagerie optique haute résolution ou leur radar SAR, ou les données satellitaires commerciales de constellations privées comme celles de Planet Labs, Maxar, Airbus Defence and Space, BlackSky [une société commerciale US (Virginie) très pointue dans le renseignement spatial pour la NASA, le Department of Defense, la CIA]… Soit plusieurs centaines de satellites et petits satellites (CubeSats), évoluant généralement en orbite basse (environ 475 km), offrant une surveillance de la Terre entière et de son Espace (THA), avec des résolutions de 50cm / 25cm / et même 15cm pour l’imagerie optique “WorldView series“ de la société Maxar (anciennement DigitalGlobe) dont les vecteurs spatiaux sont capables d’une précision centimétrique pour des analyses orbitales spécifiques.
    Le problème est qu’il y a « une quantité de données absolument gigantesques à traiter et on ne peut simplement pas regarder toutes les images », c’est là que l’intelligence artificielle entre en scène », c’est là que Kayrros propose Stratowatch !
    Ainsi, Kayrros recueille (par contrats) toutes les données disponibles et applique ses algorithmes d’IA pour une détection automatique des objets en THA [les “HAPS“ (pour High Altitude Permanent Systems), comme les ballons chinois, certaines armes hyper véloces, les drones de très haute altitude], et ce via une analyse d’images optiques ou infrarouges, en déterminant leurs tailles, leurs altitudes estimées, leurs trajectoires et éventuels changements de trajectoire… Les résultats sont fusionnés avec d’autres sources (ex. : radars existants, Nostradamus, etc…) pour offrir en temps quasi réel une vue d’ensemble de tout objet volant [même furtifs] tout en opérant un focus sur les intrusions dans l’espace extra-atmosphérique (THA).
    THA / Vidéo Ministère : https://youtu.be/lVPbsAElLNw

  4. Robmac dit :

    Les militaires s’entretuent sur terre bien sûr, mais aussi sous terre, sur mer, sous la mer, dans l’air … Il manque encore les abysses, et l’espace, mais c’est en cours.

    Et bientôt un grand espoir : s’entretuer sur la Lune et sur Mars : patience 😉

    • RespectRobustesse dit :

      L’eau ça mouille, les gentils sont bons et les méchants des méchants.
      Est-ce que c’est trop demandé d’espérer de votre part des commentaires qui seraient un peu plus denses ou à défaut qui n’enfoncent pas des portes ouvertes.
      Si votre grand désarroi est la violence, quelle est la logique d’accabler les militaires ?
      Pour faire plus simple, c’est comme ça depuis qu’un singe a regardé le soleil et a dit à l’autre singe : « Il a dit que tu devais me donner ta putain de part. »
      Qu’en pensez vous cher Raymond?

      • Tenue dit :

        « Il a dit que tu devais me donner ta p***** de part. »

        C’était l’ancêtre de Czar, ce singe agressif au langage peu châtié ?

      • Infini-Tifs Coiffure, 25 Bd de la Libération - 32100 Condom dit :

        Est-ce que c’est trop demander d’espérer de votre part.

    • Dédé, sait moi (ou un truc comme sa) dit :

      Pour l’instant ce sont les racailles qui s’entretuent dans nos belles cités…

  5. Ping dit :

    Le eénéral a les moyens s’il peut tirer un (très couteux) missile sur chaque ballon qui passe.
    Bravo pour l’innovation si ça fonctionne. Il ne restera plus qu’a s’occuper de l’autre population – un peu plus rapide – susceptible de transiter par la THA.

  6. HMX dit :

    Plutôt malin d’utiliser les données satellites accessibles en source ouverte. En revanche, cela n’autorisera pas une surveillance en temps réel. Mais cela donnera, par recoupements d’image et calcul de trajectoires (merci l’IA !) une bonne idée de ce qui traîne dans la haute atmosphère.

    Pour aller plus loin, il faudra une constellation de petits satellites d’observation militaires, qui pourraient du même coup voir leurs missions étendues à d’autres applications que la seule surveillance de la stratosphère. Prémices à un système satellitaire d’alerte avancée ?… à vocation antimissile, ou également utile pour la détection d’aéronefs, furtifs ou non ?

    • Roland DESPARTE dit :

      Bonjour HMX,
      Selon Kayrros, Stratowatch permet une surveillance en temps quasi réel ; ce pourquoi le contrat avec la DGA ; autrement il n’y a pas vraiment d’intérêt.
      Par ailleurs, le lancement de nanosatellites est prévu.
      Voir : https://www.defense.gouv.fr/dga/actualites/ministere-armees-concretise-son-ambition-spatiale-militaire-lancant-plusieurs-projets-majeurs

    • tschok dit :

      Pour l’alerte avancée antimissile (balistiques et autres), il faut que ce système permette d’élaborer des trajectoires dans un temps très court, donc j’ai des doutes.

      En revanche, il y a un domaine où il peut être très utile, il me semble, c’est l’attribution du tir: non pas calculer très vite où va le truc, mais d’où il vient. Et l’attribution du tir fait partie de la dissuasion, puisqu’il faut savoir qui dissuader, donc savoir sur qui riposter au besoin.

      C’est un autre volet de la dissuasion, qu’on a un peu tendance à négliger, mais en réalité c’est vital: si vous ne savez pas d’où vient le coup, votre dissuasion est en échec.

  7. Yvon dit :

    On se trouve avec la THA dans un champs de conflictualité nouveau.
    A la lecture de cet article, on voit que des outils de détection et de défense sont en voie d’amélioration ou de développement en France.
    Toutefois, les crédits affectés semblent bien modestes et les délais de réalisation bien longs.
    La THA mérite pourtant une attention toute particulière. Encore une fois, il est impérieux de faire des choix. Les crédits affectés à la Défense restent limités, même s’ils sont en augmentation.

    • FNSEA dit :

      Dans nos belles campagnes françaises, nous sommes en mesure d’affirmer que le mot champ s’écrit sans s au singulier.
      Un champ de conflictualité, le champ de mines, ce champ de bataille, sur le champ de manÅ“uvre, au champ d’honneur, un champ de blé.

  8. Lothringer dit :

    H.S. :
    La rumeur enfle d’une re-motorisation du Gripen sur base du successeur du réacteur EJ200 (EF2000) qui s’appellera EJ230 qui poussera à 102kN (contre 90kN pour le EJ200 actuel) .
    C’est conforme à ce que j’avais imaginé il y a quelques semaines dans ce forum , sur la base des dimensions du EJ200 qui est légèrement plus petit (mais quelques cm plus long) que le GE414.

    SAAB a fait une proposition royale au Canada pour contrer le F35, incluant liberté totale d’emploi des logiciels, et assemblage au Canada en impliquant l’industrie locale. Les Canadiens sont intéressés car le Gripen est compatible avec le climat arctique.
    Cette re-motorisation permettrait à SAAB de confirmer le contrat colombien, qui a ce jour n’a pas été confirmé par SAAB et de s’affranchir du véto américain.

    Conclusion personnelle (que je répète comme un perroquet):
    Il manque un mini-Rafale mono-réacteur dans le catalogue Dassault, et dans l’inventaire de notre Armée de l’Air et de l’Espace.

    • hdo dit :

      oui mais non. Dassault ne veut pas: il ne veut vendre que des rafales. d’ailleurs Dassault se refuse à ce que les Mirage 2000 puissent bombarder avec des AASM ( ce que ne peuvent pas faire les 2000 D bombardiers RMV Français, ni se protéger des prédateurs ennemis avec des missiles Meteor longue portée ( là je suppose que les 2000-5 devraient changer leurs radars en type AESA..)
      L’Ukraine a TELLEMENT besoin d’élargir son espace de défense aérien au-delà de 200km du front vers l’Est:
      il s’agit ni plus ni moins que de stopper l’avance russe qui détruit depuis le ciel à 70km du front tous les points d’appuis Ukrainiens du front ( bunkers/ immeubles) assurant ainsi sa progression lente

    • Philippe dit :

      @Lothronger. « Les Canadiens sont intéressés car le Gripen est compatible avec le climat arctique. » Les militaires canadiens ne sont pas intéressés par le Gripen… Les fuites de ces derniers jours sur l’évaluation du
      choix dans la presse canadienne ne tombent pas de nulle part… Mais l’espoir fait vivre… Quant à votre rumeur sur la
      remotorisation, et bien…c’est bien une rumeur et cela en restera une….

      • Lothringer dit :

        Vous avez peut-être raison. L’avenir (disons…6 bons mois) nous le dira. Je ne prétends pas que l’affaire est dans la poche. Mais dans son principe, personnellement, je trouve que ça tient la route. Surtout si SAAB veut réussir à vendre ses avions en Amérique du Sud sans être coincé par les USA.

    • Mica X dit :

      Si ITAR Free on pourrait imaginer des échanges de bons procédés en Dassault et Saab, Gripen versus Rafale mais faut pas trop rêver

    • tschok dit :

      Sans vouloir ruiner la très haute opinion que vous vous faites de vous-même, je crois que vous n’êtes pas le premier à y avoir pensé, ici même:

      https://www.opex360.com/2025/04/10/le-pdg-de-saab-evoque-des-discussions-avec-le-portugal-pour-la-vente-eventuelle-davions-jas-39-gripen/

      Lire les commentaires. (Frali et Alfred)

      Il faudrait donc remanier légèrement votre phrase, pour qu’elle soit juste:

      « C’est conforme à ce que j’avais fini par imaginer il y a quelques semaines dans ce forum, alors que la question était discutée dès le mois d’avril dernier »

      Évidemment, c’est moins flatteur.

      Enfin bon, merci quand même.

      Honnêtement, le projet du EJ230 est dans les tuyaux depuis 2009 et était lié à un projet avec les Indiens, pour leur Tejas, mais le truc a été annulé. Et, devinez quoi? dans ce projet, il était en concurrence avec le GE414. Eh oui…

      Je remarque au passage que Eurojet n’a pas l’air de se considérer incapable de concevoir des évolutions à l’EJ200, voire un successeur, contrairement à l’opinion dominante des commentateurs de ce blog, qui estiment que les Allemands sont des gros nuls.

      • Grotesque dit :

        @Tschok
         » contrairement à l’opinion dominante des commentateurs de ce blog, qui estiment que les Allemands sont des gros nuls. »
        Vous qui aimez tant l’exactitude, il me semble que la critique porte sur la capacité de l’Allemagne à construire un avion de chasse seule.

        Évidemment, c’est moins vendeur.

        Enfin bon, merci quand même.

        • tschok dit :

          Oseriez-vous soutenir que nous n’avons pas remis en cause la capacité des Boches à concevoir seuls les parties chaudes d’un réacteur?

          Ce blog est émaillé de commentaires de souverainistes imbéciles qui dépensent pourtant un énergie considérable à le dire.

          Mais, je prends vos remerciements, puisque vous me les donnez.

          Notez par ailleurs que la majesté à qui je destinais mon commentaire n’a pas pris la peine d’y répondre, alors que son manquement est notoire.

    • A à Aa ah as ha dit :

      Qui, à ce jour, n’a pas été.

  9. Jre91 dit :

    Espérons qu’ils pensent à le protéger en AA, car n’étant pas redonné, sa mise hors service ou sa destruction, bloquera tout le reste… D’autant plus qu’il est un peu fixe comme emplacement.