Annulé par l’US Army, le projet de char léger M10 Booker va-t-il être repris par le Corps des Marines ?

En 2018, estimant qu’elle aurait de nouveau besoin d’un char léger dans l’hypothèse d’un engagement de haute intensité, l’US Army lança le projet MFP [Mobile Fire Protection], dans le cadre de son programme « Next Generation Combat Vehicle Cross-Functional Team ». Quatre ans plus tard, à l’issue d’un appel d’offres, elle notifia un premier contrat de 1,4 milliard de dollars à General Dynamics Land System [GDLS] afin de se procurer 70 premiers exemplaires du M10 « Booker » [sur un total de 508].

Seulement, à force d’ajouter de nouvelles spécifications, le M10 Booker prit de la masse, celle-ci ayant fini par atteindre les 42 tonnes. Ce qui était trop lourd pour un char léger… et trop léger pour un char lourd.

« Le Booker est un excellent exemple de mauvaises pratiques en matière d’acquisition. […] Nous voulions développer un petit char agile et capable d’être largué là où nos chars classiques ne peuvent pas l’être. Nous avons obtenu un char lourd », déplora Dan Driscoll, le secrétaire de l’US Army, lors d’une audition au Congrès, en mai dernier.

Aussi, compte tenu des orientations données par Pete Hegseth, le chef du Pentagone, le sort de ce programme était scellé. Et l’US Army confirma son abandon quelques semaines plus tard, en soulignant la nécessité de faire des économies pour les investir dans des projets plus pertinents.

Seulement, annuler un programme est une chose… Encore faut-il prendre en compte les éventuelles indemnités que l’industriel peut être en droit de réclamer selon les termes du contrat qui lui a été notifié.

« Lorsque nous sortons d’un contrat, nous entamons une négociation avec l’entreprise qui l’a signé. On doit discuter des indemnités de résiliation et d’autres choses comme ça. Ces discussions sont en cours » pour le M10 Booker, a déclaré Steve Warren, le porte-parole de l’US Army, la semaine passée.

Aussi, il n’est actuellement pas possible de connaître le niveau des économies qui seront faites avec l’annulation de ce programme, d’autant plus que GDLS devra aussi rembourser une partie des sommes perçues.

En attendant, l’US Army ne sait que faire des M10 Booker qu’elle a reçus, si n’est qu’ils seront stockés au dépôt militaire d’Anniston, en Alabama. À moins que le programme ne soit repris par l’US Marine Corps [USMC], qui a dû abandonner ses chars M1A2 Abrams en 2020, dans le cadre de son plan stratégique « Force Design 2030 ».

Ayant mis l’accent sur la nécessité de « se concentrer sur la guerre maritime, en refusant l’utilisation des mers aux adversaires et en garantissant la liberté d’action des forces américaines », notamment dans la région indopacifique, ce dernier s’est concrétisé par une restructuration radicale de l’USMC, appelé à se doter d’unité « plus légères et réactives » tout en misant sur l’appropriation rapide des technologies émergentes.

Ce plan ne manqua pas de susciter des remous, son bien fondé ayant été contesté par d’anciens officiers de premier plan de l’USMC. Il “reflète certaines notions erronées sur l’avenir de la guerre. En termes simples, c’est de la folie de miser sur la technologie qui nous permettrait de mener des batailles à distance. La guerre est inévitablement une sale affaire, et celle en Ukraine est un exemple de ce que nous pourrions rencontrer à l’avenir. La technologie n’a pas éliminé le besoin en capacités d’artillerie et de blindés », avaient-il plaidé dans les pages du Washington Post. En vain.

Alors commandant en second de l’USMC, le général Karsten Heckl leur avait répondu en demandant où les chars Abrams pourraient être utiles dans l’Indopacifique. « Je n’en vois tout simplement pas le besoin », avait-il asséné.

Sauf que le débat n’est pas clos. En juin, les lieutenants-colonels John J. Dick et Daniel D. Phillips, du 3e bataillon de reconnaissance blindée léger de l’USMC, ont en effet remis le sujet sur la table, via une tribune diffusée par le site Task & Purpose et intitulée « Pourquoi le Corps des Marines a besoin du M10 Booker ».

« La vitesse et la furtivité ne suffisent pas. Les Marines ont besoin d’une plateforme de tir direct capable de survivre et de dominer en combat rapproché. Nous proposons d’intégrer le M10 Booker aux futures formations de bataillons de reconnaissance mobile. Son canon de 105 mm et la robustesse de ses chenilles transformeraient notre capacité à combattre pour obtenir des informations et à maintenir le rythme face à des adversaires » dotés de blindés lourds, ont-il expliqué.

Aussi, ont avancé les deux officiers, « le M10 n’est pas un luxe : c’est une nécessité opérationnelle comblant l’écart entre manÅ“uvre et létalité pour garantir l’avantage des Marines au contact. »

Pour eux, l’annulation du programme M10 Booker par l’US Army peut être vue comme une opportunité pour le Corps des Marines. « Ce dernier a désormais l’occasion de réévaluer le M10 Booker sous un angle différent, privilégiant son utilité expéditionnaire, sa capacité de tir direct et son intégration aux forces de réserve », ont-ils souligné.

Et de conclure : « Le Booker n’est peut-être pas le système souhaité par l’armée, mais il pourrait répondre aux besoins du Corps des Marines dans le cadre de l’évolution de la doctrine de reconnaissance et de manÅ“uvre ».

Les arguments développés par ces officiers de terrain vont-ils faire mouche ? En attendant, rapporte Defense One, l’US Army fait savoir qu’aucune discussion avec l’US Marine Corps n’était pour le moment en cours au sujet de l’avenir du M10 Booker.

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24 contributions

  1. farragut dit :

    Amusant ! Cela rappelle la dérive du projet initial des Australiens avec une demande pour des SNA français à propulsion classique, pour se terminer par la livraison à la Saint-Glinglin de SNA américains à propulsion nucléaire… 😉
    D’ici que la Navy australienne se retrouve avec les M1A1 Abrams retournés en stock des US Marines, il n’y a qu’un pas ! (je ne sais pas s’ils sont transportables par sous-marins nucléaires avec leur obus à l’uranium appauvri, mais sait-on jamais ?)
    Deal ?

  2. olivier dit :

    A moins d’un miracle sur le Leclerc Evolution (soutien DGA + commandes export), il va falloir se résigner à lâcher sur le segment char lourd. De plus j’ai un peu de mal à voir ce que l’on pourrait en faire: trop lourd/encombrant pour être projeter rapidement en Indo-pacifique ou Afrique, trop peu nombreux pour apporter un soutien décisif (par rapport aux volumes de chars polonais et allemands) dans un conflit sur le flanc est de l’Europe.

    Je ne remet pas en cause ni la qualité du matériel, ni la qualité des soldats français l’opérant mais plutôt un problème de volume pour notre armée, de manque de crédibilité à l’export par rapport au Leopard (justifié ou non, c’est un autre débat) et du fait que je pense que l’avantage « compétitif » de l’armée française est sa capacité à se déployer loin et fort avec des soldats expérimentés dans les 3 milieux.

    Pour autant, la conception d’un char léger pourrait répondre à ces enjeux: projetablité et exportabilité (segment pauvre) tout en assurant un maintien en compétence de notre industrie. On a tout de même vue en Ukraine que les chars légers (AMX) et les canons peu protégés (CAESAR), une fois bien employés, peuvent faire des dégats considérables.

    Peut-être à considérer pour la France.

    • Opticien dit :

      On a tout de même vu en Ukraine. Pas « on a tout de même vue en Ukraine ».

      Dans cet usage, il ne s’agit pas de « la vue » (le sens de la perception oculaire) mais du participe passé du verbe « voir » au passé composé (on a vu).

    • Robert Collins dit :

      « la qualité des soldats français l’opérant ».

      Ce ne sont pas les soldats qui opèrent le Leclerc, c’est le Leclerc qui opère au profit des soldats français.
      Les soldats français l’emploient, l’utilisent, l’exploitent, le mettent en Å“uvre, s’en servent ou y ont recours, mais s’ils ľ »opèraient », ils commettraient un anglicisme (ou ils joueraient au docteur).

      La qualité des soldats français l’employant.

      • Sempre en Davant dit :

        Une petite recherche m’amène à lire « le remède opère ». Soit ! Un remède sans volonté ne serait qu’un médicament, ce qui est moins qu’une solution.

        Mais, peut’on écrire autre chose que le Leclerc est opéré ? S’il était robotisé, bon…
        Bien sur, le « Leclerc opère un demi-tour » : soit. On comprend bien que le char est actionné par son équipage et que c’est cet ensemble qui est « le Leclerc ».

        Mais, si le char est considéré comme un blindé sans équipage, il est un objet qui « est opéré », n’est-il-pas ? N’est ce pas la seule façon de sortir de l’anglicisme?

        Enfin, les Matochards vous feraient remarquer qu’ils opèrent les Leclerc avec des contraintes chirurgicales et un manque d’accès jamais vu depuis l’Ami 8 Super que Citroën abandonnait aux garages indépendants.

        • Robert Collins dit :

          La distinction ne relève pas du fait que le sujet soit animé ou inanimé.

          On peut employer opérer au sens d’agir, réaliser : le remède opère son effet, le Leclerc opère sur le front, le Leclerc opère un demi-tour (quoique effectue un demi-tour serait plus adapté).
          On peut employer opérer quelqu’un au sens d’effectuer une intervention chirurgicale sur quelqu’un : le chirurgien opère le malade.
          Mais dire opérer au sens d’utiliser est un anglicisme. L’anglais « The French army operates Leclerc tanks » ne doit pas être traduit par « L’armée française opère des chars Leclerc » mais « L’armée française emploie (ou utilise, exploite, met en Å“uvre, se sert de, a recours à) des chars Leclerc.

    • Té, tes, thé, T dit :

      Pour être projeté.

    • HMX dit :

      @olivier
      L’obstination pro-européenne du locataire de l’Elysée, et la fixation désormais malsaine sur le programme MGCS en dépit de toutes les analyses qui démontrent la caducité d’un tel programme dans le contexte actuel, auront en effet abouti à condamner les espoirs de renaissance d’une base industrielle autour du char lourd lourd en France.

      C’est triste à dire, mais il est désormais probable qu’il faudra attendre le départ de l’actuel Président en 2027, pour que la France envisage enfin de se doter en urgence d’un « char intérimaire » (qui n’aura évidemment rien d’intérimaire) pour venir renforcer, puis remplacer son parc de 200 Leclerc obsolescents au cours de la décennie 2030. On ne pourra pas se payer le luxe d’attendre 2045 et l’arrivée hypothétique du MGCS pour cela.

      L’acquisition d’un char lourd, probablement dérivé du futur Léopard 3 en cours de conception, est donc tristement probable (même s’il existe d’autres pistes). Pour rejoindre l’objet de l’article, il serait probablement intéressant que la France envisage de se doter, en complément de ses chars lourds existant et à venir, d’un parc de chars légers de nouvelle génération, adaptés aux nouvelles menaces (drones notamment).

    • UnKnown dit :

      Il y a-t-il encore un intérêt pour un char lourd si derrière on est incapable de fournir les véhicules d’accompagnements et de logistique nécessaires ? Une variante lourde de véhicule de combat d’infanterie bien équipé ferait le même travail, avec une protection moindre, un châssis commun avec d’autres modèles qui permet de mutualiser la maintenance et les pièces détachées, avec une emprunte logistique largement moins étouffante. L’heure est au volume et à la mobilité, pas à la course à la protection absolue.

  3. Brun loutre dit :

    Ce projet montre tout ce qu’il ne faut pas faire en termes d’acquisition (un char léger qui devient un char lourd à force de spécifications) mais aussi en termes d’acquisition, avec une Army qui annule un programme sans consulter les Marines qui pourraient être intéressés, et qui auraient même pu être associés au programme dès le départ.

    • Mèkeskidi dit :

      En termes d’acquisition mais aussi en termes d’acquisition ? ? ?

    • NORAD dit :

      @Brun Loutre. « avec une Army qui annule un programme sans consulter les Marines qui pourraient être intéressés, et qui auraient même pu être associés au programme dès le départ. » L’USMC connaît ce programme depuis son commencement..Elle n’a exprimé aucun besoin à l’époque, ni d’ailleurs aujourd’hui..Ces 2 officiers s’expriment à titre personnel et ne reflètent pas l’avis de l’USMC.. Et s’ils le font de cette manière, c’est qu’ils se sont déjà adressés à leur hiérarchie et que cette dernière n’a pas donné suite…

      • VinceToto dit :

        Si jamais ils ont fait la bourde de parler de l’engagement de l’USMC à Los Angeles ( https://youtu.be/fu6Cu-F3DRQ ) comme exemple pour convaincre leur hiérarchie, c’est mal barré pour obtenir ces moyens. Si il y a déjà quelques M10 de prêts ou presque, ils pourraient être utilisés sur certaines missions par le 3e bataillon de reconnaissance blindée léger de l’USMC ou par la Réserve pour certaines missions plutôt que de tout jeter à la poubelle. Si ils ne s’expliquent pas mieux avec leur hiérarchie, je doute que ces moyens supplémentaires soient mis à leur disposition.

    • HMX dit :

      Le M10 Booker s’ajoute en effet à la (longue…) liste de programmes menés en dépit du bon sens par les forces armées américaines, sur la base de besoins mal définis et/ou évolutifs en cours de programme. Des milliards de $ partis en fumée…

      L’idée d’un char léger était pourtant excellente. Il fallait viser un engin d’une trentaine de tonnes (35 tonnes max en ordre de combat), donc avec un blindage léger, mais très mobile et doté d’un système de protection active pour assurer sa survivabilité. Ce besoin aurait pu rencontrer une forte demande à l’international : ce char léger aurait pu constituer un complément utile aux côté des chars lourds dans les inventaires.

      La nature ayant horreur du vide, il existe donc une place à prendre sur les marchés internationaux pour combler ce besoin. Une place qu’une société comme KNDS France pourrait envisager d’occuper…

      Il s’agirait de concevoir un char léger moderne, apte à remplir des missions d’appui et d’exploitation. On pourrait imaginer un engin avec une tourelle inhabitée, l’équipage (3 personnes) étant regroupé dans une cellule blindée dans la caisse. la motorisation serait hybride (ARQUUS ?), et des chenilles en caoutchouc renforcé. Un système de protection active serait installé en tourelle (DIAMANT de la société Thalès ?). La vétronique inclurait un système de vision à 360 degrés, et un système de détection/reconnaissance faisant largement appel à l’IA. L’armement principal pourrait consister dans un canon de 120mm avec chargeur automatique (ASCALON ?), et plus classiquement des missiles antichars et une mitrailleuse téléopérée. Plus original, ce char léger pourrait recevoir (nuque de tourelle ou plage arrière ?) un essaim de drones, qui servirait à la fois à la défense active du char contre des drones et munitions rôdeuses assaillantes, mais aussi à des missions de reconnaissance et d’attaque sur des cibles d’opportunité. Le contrôle des drones serait confié à un opérateur spécialisé.

      Il s’agirait donc de concevoir un char léger moderne, en phase avec les besoins du moment et les RETEX, notamment la guerre en Ukraine. Ce créneau est aujourd’hui occupé par des engins certes performants, mais dérivés de VCI, et dont le design est désormais daté et peu adapté aux RETEX les plus récents (notamment la protection contre les drones). il s’agit notamment du Lynx 120, et du CV90-120.

  4. Kamelot dit :

    Le monde change et la façon de faire la guerre aussi… les USA ont les moyens de se payer des fantaisies. Attribuer le Booker aux Marines ne mange pas de pain, mais ne fera pas avancer la cause du « char moyen » sans un emploi bien défini. Les combats en Ukraine sont sur ce point très démonstratifs.

  5. VinceToto dit :

    Cela me fait rappeler que l’USMC est la seule armée que le Président des Etats-Unis peut commander dans certaines circonstances sans l’accord du Congrès. https://www.usni.org/magazines/proceedings/1951/november/president-may-direct
    Ceci est historiquement pour des raisons de rapidité d’intervention, pas pour défendre le Président en lui même ou s’en prendre au Congrès. Pour de longues et lourdes interventions, USMC ou pas, faut normalement l’accord du Congres. Je vois mal l’intérêt du M10 que ce soit en assaut amphibie ou défense de zone côtière, naval, etc. contre des armées étrangères. Par contre en opérations expéditionnaires « maintien de l’ordre » rapides et sans attendre l’accord du Congrès, oui, là il aurait une influence, même si seulement psychologique.

  6. PHILIPPE dit :

    si, contrairement au char lourd, le char léger est habile dans la neige, la boue et le sable alors il me semble que son intérêt demeure surtout si ses équipements sont conçus pour résister convenablement à la fois aux températures basses et élevées.

    • HMX dit :

      Le char léger présente en effet un intérêt majeur : pays insulaires, tropicaux, montagneux… ou tout simplement les pays qui manquent de moyens financiers. Son emploi est également potentiellement très complémentaire de celui du char lourd, pour les pays qui en sont dotés.

  7. Barba D.Rossa dit :

    Ça paraît bizarre que ces engins, neufs, soit complètement abandonnés.
    Ils sont fabriqués pour une durée de vie de 40 ans, autant s’en servir.
    D’autant plus que le système de visée vient d’être modernisé donc bon.

  8. lxm dit :

    Le problème ce sont les grosses entreprises multinationales de l’armement. Elles font considérablement enfler les coûts, elles fonctionnent par l’appât du gain facile grâce à leurs positions de domination pour vendre un truc à un consommateur captif( l’état), et pas par passion de faire un bon boulot, un bon produit et bosser pour le pays par nationalisme.
    Les USA avaient une génération d’avance en tech il y a 30 ans, ils ont tout reperdu en stagnant, réduisant leurs ambitions continuellement et annulant pléthore de programmes.
    L’armement ce n’est pas un produit de supermarché, c’est une question de vie ou de mort, et ceux qui dirigent devraient en avoir pleinement conscience.

  9. Why not dit :

    lxm@ Bravo, il faut être très sévèrement burné pour se permettre de faire de telles révélations fracassantes…