Pour les commandos marine, les processus liés à l’innovation ne sont pas adaptés aux forces spéciales

Par rapport aux unités dites « classiques », les forces spéciales sont censées avoir plus de latitude pour se procurer de nouveaux équipements, afin qu’elles puissent accomplir leurs missions dans les meilleures conditions possibles. C’est d’ailleurs une nécessité dans la mesure où elles doivent s’adapter rapidement à des situations qui n’avaient pas été forcément prévues.

Or, en France, ce n’est pas toujours le cas… Ainsi, les moyens alloués au Commandement des opérations spéciales [COS] ne lui « permettent que de répondre aux besoins les plus urgents » et les « pouvoirs de la CIEPCOS [Commission Interarmées d’Etudes Pratiques Concernant les Opérations Spéciales] ne sont que consultatifs », avait noté un rapport du Sénat, publié en 2014. Aussi, ce dernier avait estimé que « le seul vrai moyen de permettre au COS de bénéficier des souplesses qui existent dans le code des marchés publics est, soit de lui conférer l’autorité de pouvoir adjudicateur, soit d’en désigner ou d’en créer un à son intention ».

Cette recommandation n’avait toujours pas été mise en pratique en 2021. Alors à la tête du COS, le général Éric Vidaud l’avait déploré, lors d’une audition parlementaire. « Je m’efforce aussi de faire entendre mes besoins capacitaires pour les opérations spéciales car le COS est rarement le maître d’œuvre de programmes d’armement majeurs. Mes attributions d’acquisition sont donc échantillonnaires. Il s’agit essentiellement de pallier, dans l’urgence, une rupture temporaire de capacité sur un théâtre d’opérations par le processus des urgences opérationnelles », avait-il dit.

Son prédecesseur, l’amiral Laurent Isnard, n’avait pas dit autre chose, trois ans plus tôt. « Nous ne pouvons innover seuls. Il faut que les processus d’acquisition nous y aident au lieu de nous contraindre. L’innovation doit aussi imprégner nos méthodes et nos règles. Il est des cas où l’on doit pouvoir s’affranchir du code des marchés publics, ce que permettent les directives européennes. Malheureusement, la déclinaison de ces exceptions en droit français se borne aux seuls services de renseignement. C’est un frein considérable », avait-il déploré.

Et d’ajouter : « L’enjeu est stratégique : l’innovation technique et l’adaptation administrative doivent nous permettre de réagir face à des adversaires qui exploitent à 100 % la dualité des technologies et leur vulgarisation massive sur internet et les réseaux sociaux ».

Alors que la 7e édition du SOFINS [Special Operations Forces Innovation Network Seminar] se tiendra du 1er au 3 avril au camp de Souge [Gironde], le commandant de la Force maritime des fusiliers marins et commandos [ALFUSCO], le contre-amiral Samuel Majou, a affirmé que de « gros progrès » sont encore à faire pour soutenir l’innovation capacitaire au sein des forces spéciales, d’autant plus que ces dernières font preuve d’un inventivité certaine en la matière. Et cela alors que l’évolution technologique s’accélère, comme en témoignent les combats en Ukraine.

« Les forces spéciales françaises sont particulièrement attachées à l’innovation et les FS Mer [les commandos marine, ndlr] ne dérogent pas à cette règle. L’inventivité foisonne, la volonté créative ne faiblit pas. Les commandos marine ne s’arrêtent jamais tant qu’ils n’ont pas trouvé la solution à un problème », a d’abord souligné le contre-amiral Majou, dans les pages du dernier numéro du magazine RAIDS.

Seulement, a-t-il poursuivi, « cette ténacité inventive nécessite, pour être performante, d’être soutenue par des moyens financiers délégués et des processus de conception, de fabrication, d’évaluation et de qualification spécifiques, différents de la règle commune ». Or, a-t-il déploré, « c’est dans ce domaine que les plus gros progrès restent à accomplir, tant les mécanismes capacitaires et d’innovation sont encore trop lents, trop normés et mal adaptés aux spécificités […] des forces spéciales. »

Et cela d’autant plus que, pour le contre-amiral Majou, les forces spéciales ont déjà « prouvé leur aptitude à prendre des risques et à maîtriser les effets de leurs actions, même dans l’incertitude et l’inconfort le plus grand ».

Aussi, il en appelle à la « cohérence » : le « moment est venu de donner aux forces spécales toute la liberté nécessaire pour innover vite, beaucoup, bien, par elles-mêmes, pour s’équiper sur mesure et en autonomie, et continuer ainsi à s’engager avec succès au cÅ“ur de l’adversité ».

De toute façon, il n’y a guère le choix. Pour le pacha du commando Hubert, également interrogé par RAIDS, « l’émergence de nouveaux milieux, que ce soient des menaces dans le spectre électromagnétique ou dans l’espace cyber, complique encore les missions » et « nous devons nous préparer à une hypothèse d’emploi où nous serions face à un adversaire qui dispose de ce type de capacités, nous amenant à nous adapter, encore et toujours ».

En Ukraine, la mise en Å“uvre de nouvelles « briques » technologiques [intelligence artificielle, drones, guerre électronique, etc.] modifient presque en permanence le champ de bataille. Aussi, pour le commandant du commando Hubert, « l’innovation dans les armées » qui fonctionne selon des cycles assez longs [2 ou 3 ans], doit être « revue » car « notre besoin est plutôt de l’ordre de six mois dorénavant ».

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26 contributions

  1. Bastan dit :

    Mais cela risque priver quelques personnes de leurs petites prérogatives et une perte de pouvoir. C’est aux généraux et amiraux d’intervenir auprès du ministre des Armées ou du Chef des Armées. Les Forces Spéciales sont un élément essentiel de notre Défense. Et les sommes en jeu ne doivent pas dépasser le prix de quelques dépenses de inutiles.

    • L'église au centre du village dit :

      @ Bastan
      Les forces spéciales sont employées lorsque l’on juge que le reste de l’armée n’a pas le niveau (historiquement car les anglais n’avaient plus d’armées). Donc l’essentiel est d’avoir une armée conventionnelle entraînée et équipée. Les FS c’ est le scalpel du chirurgien, il faut le reste autour pour opérer dans le confort opérationnel auquel nous sommes habitué.

      • Bastan dit :

        Sauf qu’ils sont employés de plus en plus dans des conflits dont on ne parle pas. Souvent dans des opérations confidentielles loin de l »exposition des médias. Croyez vous que nous n’avons aucun militaire des Forces Spéciales engagés au péril de leurs vie sur des terrains hors du territoire français?

        • L'église au centre du village dit :

          Même dans des pays où nous ne sommes pas censé y être…

          Il y a des FS et peut être même des pièces rapportées et le service action…

          Si c’était « essentiel », il y aurait plus de moyens.

          Si les moyens n’y sont pas, c’est parce que l’enjeu n’y est pas.
          Et ce sont des gens très informés qui le pensent à notre place.

          • Yéti dit :

            Ces pays, nous ne sommes pas censés y être.
            Des pays où nous ne sommes pas censés être.

  2. papy dit :

    Tout cela est voulu par la DGA pour préserver les prérogatives qui sont les siennes. Il suffit de consulter tous les jours le Journal Officiel et de lire toutes les nominations et promotions internes (civiles et militaires) pour comprendre la toute puissance de cette organisation.

    • Aymard de Ledonner dit :

      La DGA est un morceau du ministère des armées. Elle n’a aucune toute puissance et sa liberté d’action est plutôt moins importante que celle des forces armées. En effet la plupart des politiques ne vont pas essayer d’expliquer au militaires comment faire leur boulot. Ils se contenteront de refuser les options qu’on leur présente (Morin étant hors concours). L’action de la DGA est validée par contre en permanence par le ministre, à part à la rigueur pour l’achat des stylos.
      Un bon exemple est la nomination de Chiva à la tête de la DGA alors que celui-ci n’est ni ingénieur de l’armement, ni polytechnicien.
      Vous ne vous rendez juste pas compte de comment les choses se passent.

    • E-Faystos dit :

      Et heureusement que cette organisation est puissante !
      il est vrai que les exemples abondent quand on parle de manque de masse,ou de sous-équipement.
      mais c’est important de voir comment c’est AILLEURS.
      aux US, le F36 est un siphon à dollars, les réacteurs des soum Britanniques fuient, leurs usines sont dévouées à la sous traitance, et les Allemands rejoignent la même trajectoire de soumission contre emplois.
      c’est pas des postures d’avenir.

    • Fouyouyouye dit :

      Quelle lecture trépidante que la consultation quotidienne et intégrale du J.O. !
      Vous êtes un aventurier, vous…

  3. civis17 dit :

    Pourquoi pas mais dans un autre monde , l’hospitalier, la liberté de choix et d’achat donnée à certains mandarins avait rempli les armoires de matériels coûteux et inutilisés , c’était des caprices . Alors oui mais garder un peu de contrôle et surtout faire une revue critique donc intelligente des procédures en vigueur , il est vrai que passer d’un rôle de contrôleur à un rôle de facilitateur n’est pas inné , faut travailler dur.

  4. Stakan Vada dit :

    Foutons leur la paix et donnons leur tout le nécessaire sans passer par le labyrinthe administratif classique et absurde. Ce qu’ils font est exceptionnel, ils méritent qu’on leur permette d’acheter facilement, sans délais ni restrictions ce dont ils ont besoin.

    • Czar dit :

      « ’est pas un syndicat de police d’extrême droite qui réclame le droit de tirer à vue sur les jeunes de banlieue »

      je serais ledit syndicat, je te trainerais au tribunal pour diffamation, histoire de gratter un petit bifton^, vu qu’ il semble que la noble magistrature ait récemment découvert les bienfaits d’une répression sans faiblesse

  5. Pascal, (l'autre) dit :

    « Chacun a bien compris  » Votre commentaire prouve que vous……………………..non!
    « les drones font désormais le job. » Que des « objectifs » humains et/ou matériels soient traités avec des drones certes mais croire que TOUS les cas de figures puissent être « réglés » par les seuls drones c’est faire preuve d’une totale méconnaissance de la tactique!
    « Boum l’avion ou l’hélicoptère… » Surtout votre « réflexion » sur le sujet…………………. »l’expert »!

  6. Rakam dit :

    @ mahmoud…un drone qui shoot un avion configuré pour les Ops,ben vous me le trouvé ,non faut tout de même pas pousser la
    mémé dans les orties..
    c’est combien l’altitude d’un tel avion?

    • Robert Collins dit :

      Le verbe « shooter » est attesté en français, bien que signalé comme étant un anglicisme.
      Il se conjugue donc régulièrement et vous auriez pu écrire « un drone qui ‘shoote’ un avion » si son sens avait correspondu à l’emploi que vous en faites.
      En français, on peut shooter dans un ballon ou se shooter à la morphine, mais on ne peut pas « shooter » un avion.
      On tire sur un avion, on abat un avion, on descend un avion.

      https://dictionnaire.lerobert.com/definition/shooter

    • Comment me trouvez-vous ? dit :

      Vous me le trouvez.

  7. Félix GARCIA dit :

    « la 7e édition du SOFINS [Special Operations Forces Innovation Network Seminar] se tiendra du 1er au 3 avril au camp de Souge [Gironde] »
    https://www.linkedin.com/posts/eenuee_innovationdaezfense-sofins2025-mobilitaezmilitaire-activity-7311326220434989056-bhq1?utm_source=share&utm_medium=member_desktop&rcm=ACoAAFKCSVsBGv2UlejCDGNmOVZZeqNl5F2PW4w
    🙂

  8. Wilfried Gantois dit :

    demande ops budget ops. terminé.

  9. Matou dit :

    Ce cri au secours depuis des années d’une institution phare de nos armées méritent qu’on l’écoute. Lorsqu’on peut observer les complexités administratives impensables dans le civil, on est hélas amené à se dire qu’il n’y a pas que dans le civil que ceci doit exister, ce sport national étant si intense. Sauf que dans le cas présent, il en va de la vie très directement des hommes et femmes au combat. Donc oui, il faut les écouter et simplifier. La rapidité et la fulgurance sont connus comme des critères clés de succès dans la bataille. L’innovation en fait partie. Si on la bride, on se tire une balle dans le pied, aujourd’hui plus que jamais tant l’évolution est exponentielle en la matière.

  10. VinceToto dit :

    « L’inventivité foisonne, la volonté créative ne faiblit pas »
    Forcément, si on les a endoctriné au progressisme, au bureaucratisme et à jouer les victimes, cela ne va pas être génial au niveau ambiance.

  11. tschok dit :

    @Notre hôte, LL,

    Une critique: Vous descendez dans les détails du droit public général, et en particulier dans le droit des marchés publics, et en particulier du particulier dans le droit des marchés qu’on pourrait qualifier de « réactifs »: cad ceux qui exigent une réponse rationnelle de l’administration dans des délais beaucoup plus courts que ce qu’elle a l’habitude de faire, et en fonction de critères très spécifiques.

    Donc, une administration à la fois musclée, stratège et féline (donc le contraire de ce qu’elle est).

    Vous citez:

    « le seul vrai moyen de permettre au COS de bénéficier des souplesses qui existent dans le code des marchés publics est, soit de lui conférer l’autorité de pouvoir adjudicateur, soit d’en désigner ou d’en créer un à son intention ».

    Pourriez en dire plus?

    Certes, Je vois la dichotomie:

    – Soit de lui conférer l’autorité de pouvoir adjudicateur,
    – Soit d’en désigner ou d’en créer un à son intention.

    Mais la dichotomie ne fait pas toute la clarté. C’est juste une division du problème. Or, en droit public, on fait des dichotomies (c’est un art dans lequel nous sommes passés maîtres), après, on se perd assez facilement dans la vase. Un peu de précision, peut-être?

    • vrai_chasseur dit :

      Le détenteur d’un pouvoir adjudicateur peut décider lui-même la façon de passer des marchés, par ex. en MAPA (Marché à Procédure Adaptée), suivant des seuils de montants ou de la nature des services et produits achetés – ou en procédure d’exception quand il s’agit de marchés ‘sensibles’.
      Les services de renseignements fonctionnent déjà comme ça, le COS demande simplement la même chose.

  12. Pascal, (l'autre) dit :

    Qui peuvent être………………………brouillés!
    ps: Vympel est un constructeur de missiles pas un « type de missile »!

  13. Félix GARCIA dit :

    HS Super innovation : Pèlerin (drone anti-drones) ;
    https://www.aerix-systems.com/solutions/plateforme
    https://www.aerix-systems.com/solutions/propulsion
    —> « XLAD 25, un exercice pour consolider collectivement le bouclier anti-drones national »
    https://www.forcesoperations.com/xlad-25-un-exercice-pour-consolider-collectivement-le-bouclier-anti-drones-national/