Contre de possibles dépendances en matière d’IA, le ministre des Armées évoque une « logique d’arsenalisation »

Société de droit privé, détenue à un peu plus de 60 % par l’État, Naval Group trouve ses racines dans les arsenaux de la Marine royale qui se développèrent au XVIIe siècle sous l’impulsion du cardinal de Richelieu puis, plus tard, sous celle de Jean-Baptiste Colbert. D’ailleurs, l’industriel s’enorgueillit d’être l’héritier de « 400 ans d’innovation et d’excellence navale ». Et d’insister que son histoire est jalonnée « d’importantes avancées technologiques, industrielles et sociales ».

En 1946, ces arsenaux passèrent sous l’autorité de la Direction centrale des constructions et armes navales [DCCAN], créée au sein du ministère de l’Armement. Celle-ci sera ensuite successivement renommée « Direction technique des constructions navales » [DTCN], Direction des constructions navales [DCN], DCNS [après sa transformation en entreprise anonyme de droit privé, ndlr] puis, enfin, Naval Group.

Un tel modèle peut-il de nouveau voir le jour pour l’intelligence artificielle [IA] ? La question n’est pas saugrenue : le ministre des Armées, Sébastien Lecornu, l’a posée lors de son audition devant la commission d’enquête du Sénat sur les ingérences étrangères, le 25 juin.

Il existe plusieurs types d’IA, dont l’IA Descriptive, l’IA Prédictive ou encore l’IA Prescriptive dont l’IA générative, comme Chat GPT, est une sous-catégorie.

Leur développement peut parfois exiger des capacités que peu d’entreprises peuvent s’offrir. D’où le risque de voir les GAFAM [Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft] prendre la main sur ces technologies, en particulier sur celles relevant de l’IA générative. C’est d’ailleurs ce que souligne l’Autorité de la concurrence, dans un avis publié ce 28 juin.

En effet, les GAFAM, auxquels on peut ajouter Nvidia, ont toutes les cartes en main pour donner le la en matière d’IA générative, étant donné qu’ils concentrent les compétences rares et possèdent non seulement de larges volumes de données mais aussi la puissance de calcul pour les traiter. Ce qui fait que le « ticket d’entrée » sur ce marché peut être hors de portée pour d’autres acteurs.

Mais ce risque pour la concurrence est de nature à créer de nouvelle dépendance en matière d’IA, qui, selon les mots de M. Lecornu, « vaut l’atome en [matière] de rupture sur le terrain tactique et stratégique pour nos armées ».

S’agissant de l’IA, « je suis frappé de voir que le débat sur notre dépendance éventuelle si on n’y prend pas garde ne pousse pas plus que ça sur la place de Paris », a dit le ministre devant les sénateurs.

Cette dépendance à l’égard des GAFAM « existe déjà », a-t-il admis…. « Mais sur des applications qui, à ce stade, ne sont pas souveraines ou d’une sensibilité absolue », a-t-il ajouté.

« Au ministère des Armées, vous avez des applications d’IA pour gérer les feuilles de salaire [ou traitement, dans ce cas précis, ndlr] des fonctionnaires civils. Très objectivement, est-ce qu’il faut que la France développe à tout prix son propre système d’IA pour le faire ? Peut-être. Est-ce que c’est forcément de l’argent public qui doit le faire ? J’ai un doute, parce que, globalement, le marché français doit nous permettre de trouver des applications commerciales », a ensuite enchaîné M. Lecornu.

En revanche, il en va autrement pour les applications d’IA destinées à la dissuasion nucléaire ou à la planification des opérations, notamment celle du COS [Commandement des opérations spéciales].

« Il va sans dire que non seulement il faut les développer nous-mêmes. Et il y aura un beau débat à avoir : est-ce qu’il faut le faire en sous-traitance, alors qu’on sous-traite déjà des choses pour la dissuasion nucléaire [M51, Rafale] ou est-ce que, au contraire, on revient à une logique d’arsenalisation, en se disant sur certains métiers cyber et IA, on développe en interne avec la DGA MI [Direction générale de l’armement – Maîtrise de l’Information] et de jeunes élèves de Polytechnique ? », a demandé le ministre.

Pour lui, c’est un « sujet absolument clef parce que l’arsenalisation est un des moyens de se protéger » [contre les dépendances]. Et, pour ce faire, M. Lecornu a dit avoir un « petit plan en interne pour récupérer des gens » [français] travaillant actuellement pour les GAFAM.

Cette « arsenalisation » de l’IA évoquée par le ministre est-elle pertinente alors que, par exemple, Thales a fait connaître son intention d’être un « accélérateur d’IA de confiance » avec son plan CortAIx, tant au niveau de la recherche que celui de l’industrialisation ?

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33 contributions

  1. Félix GARCIA dit :

    « Et, pour ce faire, M. Lecornu a dit avoir un « petit plan en interne pour récupérer des gens » [français] travaillant actuellement pour les GAFAM. »
    Souhaitons lui bonne chance.

    —> « Cloud souverain – Géopolitique de la data – Benjamin Bayart à USI »
    https://www.youtube.com/watch?v=b1iXIZ71Hek

    • DIRISIEN dit :

      Il compte peut-être kidnapper et enfermer les bons profils, seule solution pour lutter contre les salaires que peuvent proposer les GAFAM à ces profils recherchés.

      • Aymard de Ledonner dit :

        Le salaire n’est pas tout. Bien sur qu’il y a des efforts à faire de ce coté mais on peut rapatrier des profils pas trop mercenaires en leur fournissant des conditions de travail correctes et des challenges intéressants.

  2. Fralipolipi dit :

    Dites moi si je me trompe, mais il me semble que Mr Lecornu a été un Mindef très pointu.
    Cela ne va pas être facile de trouver mieux après le 7 juillet … (en dehors de toute considération politique, si c’est encore possible).

    • kakane57 dit :

      La NFP a un candidat taillé sur mesure. Raphaël Arnault, parachuté au nom de LFI dans la première circonscription du Vaucluse.

    • Félix GARCIA dit :

      C’est clairement le meilleur de la bande.

      • PK dit :

        Surnager au milieu d’un océan de détritus n’est pas une preuve de qualité, mais seulement de meilleure flottabilité…

    • Clavier dit :

      Les placards sont pleins de politiciens indispensables……et monsieur Lecornu est certainement le plus facilement remplaçable !

      • Pascal, (l'autre) dit :

        « monsieur Lecornu est certainement le plus facilement remplaçable ! Vous êtes en charge de la préparation de la liste des futurs « ministrables »? Et au sein de quel……………………parti?

    • vrai_chasseur dit :

      Vous pouvez aussi y voir la patte du DGA, Emmanuel Chiva.
      Venant du privé, repéré et mis en place d’abord à la tête de l’AID nouvellement créée par la prédécesseure de l’actuel ministre, Florence Parly, il a dynamisé l’innovation au sein de l’institution.
      Un coup d’œil à sa biographie vous indiquera que la simulation et l’IA ne sont pas des sujets inconnus pour lui.
      http://fr.wikipedia.org/wiki/Emmanuel_Chiva

  3. Mat49 dit :

    Comme le montre les USA avec leurs usines d’obus arsenalisation et entreprises privées peuvent aller ensemble.

    • HMX dit :

      Tout à fait. On n’est pas obligé de partir sur du 100% public, ou 100% privé, il est souvent plus intelligent, plus souple et au final plus efficace de combiner les deux.

      Les USA avec leurs usines de production d’obus où l’Etat est propriétaire des capacités de production « excédentaires », mises sous cocon en temps de paix et régulièrement entretenues par l’industriel, sont un exemple parfaitement duplicable.

      Pour ce qui concerne l’IA, sujet stratégique s’il en est, il faut également trouver le bon « mix » entre public et privé, d’abord en créant un écosystème favorable à l’éclosion des jeunes pousses, puis (c’est le plus dur…) en soutenant ces jeunes pousses pour les aider à passer à l’échelle supérieure. Concrètement, il faut chercher à favoriser les aller-retours entre labos publics et privés, à financer à 100% certains sujets identifiés comme spécifiquement militaires et souverains, et co-financer, ou simplement accompagner, les sujets jugés moins stratégiques en partenariat avec des entreprises privées. Il faut aussi, bien sûr, ne pas hésiter à passer des contrats, même modestes (équivalent d’une « politique de prototypes » dans l’industrie), qui constituent la meilleure forme de reconnaissance et de soutien de la filière. Enfin, lorsqu’une technologie d’IA est considérée comme « au point » et s’avère directement utilisable, il faut se montrer prêt à passer commande pour équiper nos forces armées, et en faire la promotion à l’export.

      A terme, il est impératif de pouvoir compter sur une filière IA nationale, qui sera l’équivalent du « ITAR Free » dans l’industrie, et qui constituera un argument pour exporter ces technologies. La course est déjà lancée…

      Sur le plan stratégique toujours, sachant que nous partons avec du retard et que nous ne nous battons pas à armes égales avec les GAFAM, il est très intéressant de réfléchir à leur mettre des bâtons dans les roues sur base de loi anti-trust, d’abus de position dominante, de transparence et de protection du droit à la vie privée des consommateurs, etc… Un domaine où l’Europe est (pour une fois !) une alliée potentielle de la préservation de nos intérêts nationaux !

    • Ils sont 50 dit :

      Le « les » dans « les USA » donne une fort utile indication quant au fait que cette abréviation appelle le pluriel.

      Comme le montrent les USA.

  4. aleksandar dit :

    Il a oublié l’IA deceptive.

  5. St-Denis dit :

    Chacun voulant être indépendant… les I.A. vont finir par se développer partout… sur tout les sujets même peu spécialisés…
    Au final l’humain n’aura plus à réfléchir… pourquoi se casser la tête… si la solution tombe d’elle même…
    Cela annonce le meilleur comme le pire…
    Ça me rappelle un film vieux de 16 ans… Idiocraty

  6. Ératosthène dit :

    @Fralipolipi : Il a supprimé des normes interdisant l’installation de certains pylones aux abords des bases aériennes, pour permettre l’installation d’éoliennes, laquelle représente une immense escroquerie.
    https://www.breizh-info.com/2024/06/07/233859/eoliennes-et-corruption-une-femme-en-colere/

    https://www.nexus.fr/actualite/entretien/eoliennes-valerie-bernardeau/

    https://www.youtube.com/shorts/ZZwWf-Sr6rQ?app=desktop

  7. Ernest25 dit :

    Curieux de voir la teneur du plan pour « récupérer les français travaillant pour les GAFAM » quand on voit la médiocrité actuelle des contrats (CDD) et des salaires proposés à la DGA…

  8. Robmac dit :

    Lors du développement de l’informatique dans les années 50, la société Bull fut crée pour que la France prenne sa place. Puis, lorsque l’informatique est devenue un équipement incontournable et essentiel au fonctionnement des entreprises, il y eut le ‘Plan Calcul’, initié par De Gaulle. Toute entreprise publique ou administration devait s’équiper de matériel et de logiciels proposés par une entreprise française.

    Le but n’était pas commercial, mais de permettre d’initier suffisamment d’entreprises pour que les développements militaires, et certaines activités civiles ‘souveraines’, ne soient pas à la merci de mesures de rétorsions étrangères. C’est cela qui a permit le développement souverain de la force de frappe et de la dissuasion nucléaire.

    La société Bull s’est plus tard spécialisée dans les ordinateurs de très grande puissance, et je crois qu’elle a été rachetée par Atos, malheureusement très mal gérée après le départ de Thierry Breton. Quant à Dassault, outre les avions militaires et l’immense succès de la gamme d’avions d’affaire Falcon, il a développé le logiciel de conception ‘Katia’, qui est sans égal sur le marché.

    Mais pour ce qui est de l’informatique commerciale, la France a un marché trop étroit pour tenir une place importante en matériels informatiques (mais reste à un très bon niveau pour les services), bien qu’elle ait inventé le premier micro ordinateur, le Bull Micral

    Pour ce qui concerne l’IA, le haut niveau mathématique des ingénieurs français font qu’ils sont très recherchés, mais il est illusoire de penser rattraper les Américains, car outre les développement purement informatiques, l’IA nécessite de gigantesques bases de données utilisées pour l’apprentissage, et les Gafams sont sans concurrence.

    Comme pour le logiciel Katia, je pense que la France devrait s’orienter vers des créneaux de niche très pointus. Les applications de la défense en offrent beaucoup.

    • Arnaud dit :

      Un point. Atos est en faillite du fait de la gestion désastreuse de Breton qui par des acquisitions tout azimuts et irréfléchies a plombé la société. Mais son bilan ne s’est vu qu’à son départ, tout comme le juteux paquet d.actions vendues au bon moment avant la chute et son départ à Bruxelles..

      • Azimuté dit :

        Tous azimuts.
        Eventuellement, tout azimut (quoique cela se discute).
        Mais pas « tout azimuts ».

  9. Alain de Persant-Tonnerre dit :

    Toutes les déclinaisons d’I.A disponibles actuellement sont d’un pauvreté, d’une médiocrité et d’une limite, effrayantes : il suffit de les tester soi-même dans n’importe quel domaine, pour s’en rendre compte. On est à la limite de l’escroquerie.
    Pour amuser la galerie, rédiger une rédaction de CM1 ou faire une image approximative et bourrée de limitations, passons .
    Mais utiliser ça dans les armées, c’est la course précipitée vers toutes les défaites, le plus risibles d’ailleurs.
    Il faut empêcher les geeks d’envahir les bureaux d’étude militaires : ils se croient dans du jeu vidéo

  10. Prof de physique dit :

    Pour cela, il serait bien que le niveau en mathématique au collège et au lycée cesse de chuter.
    Mais un bon point pour la méfiance vis à vis des GAFAM, si elle est sincère.

  11. Plusdepognon dit :

    Parlons un peu vrai, car depuis le plan Calcul, on a pas beaucoup de grands acteurs et les rapaces ont les moyens ou pas…
    https://www.capital.fr/entreprises-marches/atos-david-layani-quitte-le-conseil-dadministration-onepoint-va-se-retirer-du-capital-1498952

    Les « barrières » ont été levées pour Mistral AI qui s’est associé à Google :
    https://www.aquaray.com/blog/articles/editorial-cloud-souverainhttps://siecledigital.fr/2023/12/13/mistral-ai-sassocie-a-google-cloud-pour-generaliser-lusage-de-ses-grands-modeles-de-langage/

    Nous en parlions sur OPEX360 avec un autre GAFAM :
    https://www.opex360.com/2024/01/23/selon-un-rapport-parlementaire-le-ministere-des-armees-risque-de-tomber-dans-le-piege-microsoft/

    Et puis derrière l’illusion de la dématerialisation, il y a surtout des infrastructures lourdes très énergivores :
    https://region-sud.latribune.fr/economie/2024-05-03/les-data-centers-futurs-projets-d-interet-national-majeur-996804.html

  12. Thierry le plus ancien dit :

    L’IA aujourd’hui c’est la mode tout le monde en parle, mais de quoi s’agit’il réellement, parce qu’à l’utilisation c’est grotesque, dans des moteurs de recherche l’IA ne fait que copier-coller des extraits de texte puisé sur des sites internet et ça répond souvent à coté de la question, j’ai jamais rien appris que je ne savais déjà avec ce bidule qui ressemble plus à un perroquet hors sujet qu’à une intelligence même animal…

    Dans la vidéo de cet article, n’importe quel opérateur peut distinguer des objets en mouvement et déterminer immédiatement si c’est hostile ou pas pour engager aussitôt une action, pas besoin d’un petit cadre rouge qui s’affiche sur le bidule et d’ailleurs cache une partie du visuel, et qui d’ailleurs ne s’afficherait pas si la cible était immobile et camouflé, et du coup ça induit l’opérateur en erreur s’il fait confiance aveuglément à ce truc là.

    pour l’instant l’intelligence artificiel c’est même pas au niveau d’une mule.

    Il n’y a que dans les drones « loyal wingman » qu’ils donnent des résultats intéressant, mais pas sans erreur comme on l’a vu lors des tests. lorsque la liaison avec l’opérateur est coupé, mieux vaut une intelligence artificielle qui prend le relai que pas d’intelligence du tout. Mais à l’heure actuel ça s’arrête là, le reste c’est de la gnognote.