Guerre en Ukraine : Le pouvoir russe fait face à une mutinerie « armée » du groupe paramilitaire Wagner

Le ministère russe de la Défense a longtemps toléré les vives critiques que lui a régulièrement adressé Evguéni Prigojine, le chef du groupe paramilitaire Wagner, sur sa façon de conduire les opérations en Ukraine. Et pour cause : l’état-major russe avait besoin de l’appui de ce dernier pour mener la bataille de Bakhmout [Ukraine] et préserver ses propres troupes.

Mais depuis que celle-ci est terminée et que Wagner a cédé ses positions à l’armée régulière russe, les tensions entre Moscou et M. Prigojine vont crescendo… alors que les forces ukrainiennes ont lancé leur contre-offensive.

Ainsi, début juin, M. Prigojine a affirmé que son groupe avait capturé un officier de la 72e brigade motorisée après une attaque ayant visé ses hommes. Ce qui a été pris pour une nouvelle provocation par l’état-major russe.

Par ailleurs, ayant la ferme intention de reprendre la main sur les unités paramilitaires, Moscou leur a lancé un ultimatum : celles-ci devront avoir signé un contrat avec le ministère de la Défense d’ici le 1er juillet, afin de mettre bon ordre dans leurs activités et clarifier leurs relations avec les forces régulières russes. Le bataillon tchétchène Akhmat a été le premier à avoir accepté un tel accord… Mais pour le chef de Wagner, il est hors de question d’en faire autant.

« Wagner ne signera pas de contrat avec l’armée. La plupart des unités militaires [régulières] n’ont pas notre efficacité, parce que [Sergueï] Choïgou [le ministre de la Défense, ndlr] est incapable de les gérer correctement », a ainsi réagi Evguéni Prigojine.

Mais tout s’est précipité dans la journée du 23 juin, quand le chef de Wagner a remis en cause les raisons avancées par le Kremlin pour lancer l’invasion de l’Ukraine [la guerre a commencé avec de « faux prétextes », a-t-il dit] tout en s’en prenant encore vertement à Sergueï Choïgou et au général Guerassimov, le chef d’état major russe.

Les opérations ont été planifiées « par une bande d’imbéciles » et de « dégénérés » qui ont envoyé leurs troupes « pieds nus vers Kiev », a-t-il vitupéré. « Durant les premiers jours de la guerre, Choïgou a fait tuer des milliers de soldats russes et détruit les unités les plus opérationnelles de l’armée », a-t-il ajouté.

Et, plus tard, M. Prigojine a de nouveau accusé les forces russes d’avoir frappé un camp de Wagner avec des missiles. « L’attaque est venue de l’arrière, c’est à dire qu’elle a été lancée par les militaires du ministère russe de la Défense », a-t-il affirmé.

Mais les autorités russes ont immédiatement démenti les allégations du chef de Wagner. « Les messages et les vidéos diffusés sur les réseaux sociaux de la part d’Evguéni Prigojine sur de supposées ‘frappes du ministère russe de la Défense sur des bases arrières du groupe paramilitaire Wagner’ ne correspondent pas à la réalité et sont une provocation », ont-elles affirmé.

Pour autant, cela n’a pas calmé la colère de M. Prigojine… « Le commandement de Wagner a pris une décision. Le mal que les dirigeants militaires du pays perpétuent doit être arrêté. Ils ne tiennent pas compte de la vie des soldats… Par conséquent, ceux qui ont tué nos gars aujourd’hui, ceux qui sont responsables de la mort de dizaines de milliers de soldats russes seront punis », a-t-il lancé dans un nouveau message sur sa chaîne Telegram, en faisant part de son intention de se rendre à Moscou. « Nous sommes 25.000 et nous allons déterminer pourquoi le chaos règne dans le pays […] Nos réserves stratégiques, ce sont toute l’armée et tout le pays », a-t-il ajouté.

« Que personne ne résiste. Quiconque tentera de résister, nous le considérerons comme une menace et l’éliminerons immédiatement, y compris tous les points de contrôle sur notre chemin. […] Je demande à chacun de rester calme, de ne pas succomber aux provocations, […] de ne pas sortir dans les rues le long de notre route. Après avoir terminé ce qui a été commencé, nous retournerons au front et défendrons notre patrie », a ensuite prévenu le patron de Wagner.

Le FSB, le renseignement intérieur russe, a réagi dans la foulée, accusant M. Prigojine d’avoir lancé un « appel à déclencher un conflit civil armé sur le territoire de la Russie ». Et d’ajouter : « Nous appelons les combattants du groupe paramilitaire Wagner à ne pas commettre d’erreur irréparable, à stopper les actions par la force contre le peuple russe, à ne pas mettre en œuvre les ordres criminels et traîtres de Prigojine et à prendre des mesures pour l’arrêter ». Dans le même temps, des mesures de sécurité ont été prises à Moscou, avec le déploiement de blindés… Ce qui ne s’était plus vu depuis la crise constitutionnelle de 1993.

Cela étant, à l’aube de ce 24 juin, les combattants de Wagner sont entrés dans la ville de Rostov-sur-le-Don [plus d’un million d’habitants, ndlr], où se trouve le quartier général du district militaire sud… lequel est essentiel aux opérations menées en Ukraine. Et ce serait aussi le cas à Voronej, localité située sur la route menant vers Moscou. Mais cette information n’a pas encore été confirmée. En tout cas, d’après le journal Kommersant, le plan « Forteresse » a été déclenché pour protéger cette dernière. En outre, et selon M. Prigojine, un hélicoptère militaire aurait été abattu.

Par ailleurs, le procureur général russe a indiqué qu’il venait d’ouvrir une enquête pénale pour « mutinerie armée ». Et le chef du Kremlin, Vladimir Poutine a dénoncé une « trahison » lors d’une courte allocution télévisée. « Les responsables seront traduits devant la justice », a-t-il dit.

Cependant, à Rostov-sur-le-Don, au quartier général du district militaire sud, contrôlé par ses hommes, M. Prigojine a rencontré le général Iounous-bek Evkourov , le vice-ministre russe de la Défense, ainsi que le général Vladimir Alekseïev, le chef du GRU. Et les vidéos de cet entretien qui ont été publiées via les réseaux sociaux ne montrent pas une tension particulière durant cet échange. Au cours de celui-ci, le chef de Wagner a réaffirmé que son intention est d’avoir une explication avec M. Choïgou et le général Guerassimov, qu’il accuse de tous les maux.

Compte tenu de la confusion engendrée par ces derniers développements, il est compliqué d’avoir une idée précise de la situation et de préjuger de son évolution.

Jusqu’à présent, M. Prigojine s’est défendu de vouloir mener un coup d’État, même s’il a mis la responsabilité de la guerre en Ukraine sur le dos des oligarques russes, lesquels, selon lui, forment « le clan qui, en pratique, dirige la Russie aujourd’hui ». En outre, il est de notoriété publique qu’il voue une haine tenace [et le mot n’est sans doute pas trop fort] à l’égard de Sergueï Choïgou. De là à marcher sur Moscou?

Quoi qu’il en soit, la loyauté des forces de sécurité russe sera sans doute l’une des clés du dénouement de cette crise. À moins que le Kremlin ne décide de donner satisfaction à M. Prigojine… Mais cela entamerait son crédit. Et le coup de force de ce dernier ne pourrait pas rester sans réponse, surtout après les déclarations de M. Poutine. En outre, ces évènements sont susceptibles d’avoir des répercussions ailleurs qu’en Russie, le groupe Wagner étant engagé dans plusieurs pays africains, dont le Mali et la Centrafrique… avec le soutien du Kremlin.

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