Les industriels de la défense souhaitent plus de réflexion de la part des états-majors pour préparer les armes du futur

Il y avait la loi de Moore, selon laquelle la puissance des ordinateurs croît de manière exponentielle. Mais cette théorie ne s’applique pas qu’à l’informatique. Ainsi, Ray Kurzweil, le futurologue de Google, estime qu’il en va de même avec les autres disciplines scientifiques. Ce qui conduit à une accélération des connaissances, et donc, du progrès technique. C’est ce qu’il appelle la « loi du retour accéléré », dont on aura sans doute l’occasion de parler prochainement.

Bien évidemment, et si Ray Kurzweil voit juste, cette loi s’applique aussi dans le secteur de l’armement. Les avancées en matière de nanotechnologies, d’intelligence artificielle, de biologie, d’électronique, etc.. permettront de concevoir de nouveaux équipements, qui changeront la façon de combattre. Reste à identifier ces ruptures technologiques et à savoir si l’on pourra parler de nouvelle révolution des affaires militaires (RMA). Seulement, et pour citer Saint-Exupéry, on n’a pas à prévoir l’avenir, mais à le permettre.

D’où la petite pique lancée par Éric Trappier, le Pdg de Dassault Aviation et président du comité défense du Conseil des industries de défense (CIDEF), lors d’une audition devant les députés de la commission de la Défense. « Je trouve que nos armées et l’ensemble de la profession de défense sont exclusivement mobilisés sur leurs tableurs Excel » c’est à dire « sur la LPM » [ndlr, Loi de programmation militaire] », a-t-il lancé. « Je vois peu de penseurs préparer le futur, non que les militaires n’aient pas envie de s’y consacrer, mais leur préoccupation du jour est telle qu’elle en devient pour eux inhibante. C’est inquiétant », a-t-il estimé.

« La DGA [ndlr, Direction générale de l’armement], elle, pense en termes de technologie mais, quand on prépare l’avenir à vingt ans, on a besoin de confronter les savoir-faire technologiques, et il faudra bien discuter avec les états-majors pour savoir ce que sera la guerre de demain – quand bien même personne ne la souhaite, il faut s’y préparer », a encore expliqué M. Trappier, qui a pris l’exemple du retard pris dans le domaine des drones, « dont la technologie a davantage été mise en valeur par nos amis américains et israéliens qui en ont très rapidement compris l’utilité ».

« Il nous faut donc rattraper notre retard en matière de drones de combat – c’est l’objet du démonstrateur nEUROn, mais il ne s’agit que d’un démonstrateur. Nous constatons une première prise de conscience de ce que les technologies de demain peuvent apporter en matière de guerre aérienne : nous allons devoir intégrer des systèmes de plus en plus complexes », a fait valoir le Pdg de Dassault Aviation.

« La boucle entre état-major des armées, état-major de telle ou telle arme, DGA et industriels est un peu longue et la circulation lente, car on ne veut pas donner à ces derniers l’idée de lancer des programmes alors qu’il n’y a pas d’argent. Seulement, à suivre cette logique, on finit par ne plus rien lancer », a encore avancé M. Trappier, qui a plaidé pour « des méthodes de coopération pragmatique sur des besoins communs, qui permettraient, pourvu que les états-majors se soient consultés et aient élaboré des fiches-programmes ou des fiches de besoins opérationnels communs, de lancer des programmes européens ».

Par la suite, M. Trappier a pris l’exemple du programme PATMAR 2030, qui, sans forcément remplacer l’avion de patrouille maritime Atlantique 2, pourrait consister à confier la surveillance des approches maritimes par des « drones qui tourneraient 24 heures sur 24, des avions d’armes pouvant intervenir très rapidement pour traiter les menaces sous-marines ou de surface ».

« Un important travail de préparation reste donc à effectuer en même temps que les mentalités doivent changer, de façon à être capable de répondre à des questions comme celle de savoir, par exemple, si les avions de combat de demain devront aller dans l’espace », a insisté M. Trappier. « C’est aussi une affaire de mobilisation des industriels, de la DGA et des états-majors – ces derniers devant s’intéresser au futur, quitte à détacher des personnels à cette fin. C’est fondamental si la France veut rester au bon niveau de développement des technologies et des produits », a-t-il ajouté.

Pour Hervé Guillou, le Pdg de DCNS, aussi invité à s’exprimer devant la commission, est allé dans le sens de M. Trappier. « Il faut voir loin, et la cyberdéfense en est le meilleur exemple », a-t-il dit.

« J’ai alerté les technologues de DCNS réunis en convention sur le fait que lorsque la FTI [ndlr, Frégate de taille intermédiaire] que nous allons lancer sera à mi-vie, en 2038-2040, nous en serons à la 10 G avec probablement 20 téra adresses IP! Il est fondamental qu’en matière de cybersécurité, de cyberdéfense et de cyber-offensive nous n’ayons pas un train de retard! Si nous ratons le train de la FTI à cet égard nous prendrons trente ans de retard », a ainsi raconté M. Guillou, pour qui il « importe également de lever le nez de l’obstacle et, avec les états-majors, la DGA et les universités si nécessaire, voir loin, c’est-à-dire à au moins vingt ans, c’est-à-dire la moitié de la durée de vie de nos matériels ».

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