Des économies sur la dissuasion nucléaire sont-elles possibles?

Comme l’avait annoncé le président Hollande, la dissuasion nucléaire a été sanctuarisée lors des travaux portant sur la Loi de programmation militaire (LPM) 2014-2019. Ce qui veut dire qu’il n’est pas question de rogner sur les 3 milliards d’euros environ de crédits qui lui sont alloués chaque année, ce qui représente actuellement environ 21-22% de l’investissement des armées. Cette part devrait être portée à 27-28% à l’horizon 2019, compte tenu des efforts de modernisation de la force de frappe française.

Seulement, la trajectoire financière de la LPM en cours repose sur des recettes exceptionnelles, lesquelles sont, par définition, aléatoires. En outre, comme les objectifs en matière de déficits et de dettes n’ont pas été atteints (et cela, sous l’oeil attentif de la Commission de Bruxelles), il y a toujours un risque d’une baisse des crédits affectés à la Défense.

Si ce scénario venait à arriver, alors la « part relative de la dissuasion en leur sein augmenterait mécaniquement », a estimé le général Henri Bentégeat, ancien chef d’état-major particulier du président de la République (en l’occurrence, de Jacques Chirac) et chef d’état-major des armées (CEMA), lors d’une d’une série d’auditions inédites sur l’avenir de la force de frappe menées par la commission de la Défense nationale de l’Assemblée nationale.

Immanquablement, cela ferait porter l’effort sur l’équipement des forces conventionnelles, avec le risque de ruptures capacitaires majeures. Ce qui « nuirait à la cohérence de notre outil de défense, tant il est vrai que l’arsenal conventionnel constitue le premier échelon de la dissuasion », a estimé le général Bentégeat. « Tout est affaire de gradation dans la réponse que la France peut apporter aux menaces éventuelles. La défense anti-missile balistique peut être vue comme le deuxième échelon de l’architecture de notre dissuasion, et les forces nucléaires comme le troisième et dernier », a-t-il poursuivi.

Par conséquent, dans un tel cas de figure, la question sera donc de savoir « si l’on peut réduire les crédits consacrés à la modernisation des équipements conventionnels sans remettre en cause la portée dissuasive de l’ensemble de notre outil de défense ». Autant tenter de résoudre le problème de la quadrature du cercle…

Comme l’a rappelé le général Bentégeat, le concept français de dissuasion, qui a évolué depuis la désintégration de l’URSS, s’appuie sur deux volets. « D’une part, vis-à-vis des grandes puissances, on en reste largement à la menace ‘anti-cités’ dans un contexte d’apocalypse; d’autre part, vis-à-vis des puissances régionales, notre concept de dissuasion repose sur la menace de destructions ciblées », a-t-il expliqué. « Dans le même temps, le concept d’’ultime avertissement’ a été réhabilité, et ce pour deux raisons. D’une part, pour éviter de s’enfermer dans un système de choix binaire du type : ‘tout ou rien’, d’autre part, pour nous préserver d’éventuels chantages de puissances détentrices d’armes de destruction massive », a-t-il ajouté.

Dans ces conditions, les marges de manoeuvres pour trouver des sources d’économies sont inexistances à court terme et limitées à moyen terme. Il pourrait être envisagé, comme le suggèrent certains responsables politiques qui, de droite comme de gauche, sont fâchés avec les chiffres et les réalités, de supprimer la composante aéroportée de la dissuasion.

Seulement, comme cela a déjà été démontré par Zone Militaire, les gains financiers d’une telle mesure ne seraient pas à la hauteur des enjeux, les deux escadrons restants (1/91 Gascogne et 2/4 La Fayette) effectuent aussi des missions conventionnelles et les avions ravitailleurs servent également à la projection des forces. Mais surtout, cela aurait pour conséquence l’abandon de la capacité à effectuer des frappes nucléaires ciblées et lancer ainsi l’ultime avertissement. A plus long terme, l’économie relativement importante qui pourrait être faite porterait sur les travaux de modernisation du missile ASMP-A. Le jeu en vaut-il la chandelle? Pas sûr.

Une autre option serait d’abandonner la « permanence à la mer », c’est à dire de garder constamment au moins un sous-marin nucléaire lanceur d’engins (SNLE) armé de missile M-45 ou M-51 en patrouille. Le Royaume-Uni, qui a déjà démantelé la composante aéroportée de sa dissuasion, y a déjà pensé. Même si une telle solution peut-être réversible, à court terme, elle ne génère pas énormément d’économies. En outre, comme l’a souligné le général Bentégeat, y renoncer aurait « un coût symbolique fort et affecterait certainement la motivation et l’entraînement des équipages ».

Troisième option avancée par l’ancien CEMA, qui pourrait être éventuellement envisagée : « réviser le niveau de suffisance de notre dissuasion ». « Le nombre d’armes nécessaires pour dissuader l’adversaire a été divisé par deux depuis vingt ans, et si la France considère que la ‘stricte suffisance’ en la matière suppose de détenir 300 têtes nucléaires environ, le Royaume-Uni évalue ce niveau à 140 têtes seulement – la comparaison trouvant une limite, il est vrai, dans la mesure où l’outil de dissuasion britannique est lié aux États-Unis et aux plans de l’Otan », a-t-il dit.

La dernière piste évoquée par le général Bentégeat est « envisageable » mais « personne n’ose » l’avancer : il s’agirait de « ralentir » le programme de simulation de tirs nucléaires mené par la Direction des applications militaires (DAM) du Commissariat à l’énergie atomique (CEA).

Ce dernier vise a « garantir le fonctionnement et la sûreté des armes (…) en l’absence d’essais » en reproduisant par « le calcul les différentes phases de fonctionnement d’une arme nucléaire ». En 2012, il avait été financé à hauteur de près 650 millions d’euros.

Ce programme s’appuie notamment sur le supercalculateur Tera 100, opérationnel depuis juillet 2010 et capable de réaliser un million de milliards d’opérations par seconde (1 Pétaflops) ainsi que sur le Laser Mégajoule (qui sera en service cette année) et la machine de radiographie Airix.

« Une telle mesure affecterait le CEA et sa direction des applications militaires, la DAM, qui sont des joyaux enviés avec des ingénieurs d’une qualité exceptionnelle dont nous savons bien qu’ils sont certainement plus attirés par la possibilité de travailler sur la simulation et les lasers que par le développement d’armes nucléaires robustes », a admis le général Bentégeat. Toutefois, a-t-il fait valoir, « le poste budgétaire de la simulation est un des plus lourds et les résultats atteints sont déjà très probants ».

Et d’ajouter : « seuls les États-Unis mènent un programme comparable, il est donc légitime de s’interroger sur la crédibilité de la dissuasion de tous les pays qui ne le font pas : la Russie, la Chine, l’Inde, le Pakistan, Israël. Leur dissuasion est-elle moins valide pour autant? ».

Cela étant, le député Alain Rousset, par ailleurs président de la région Aquitaine, où est installé le Laser Mégajoule, s’est montré réservé face à cette proposition. « Les premiers tirs du programme de simulation sont en voie de réalisation (…) cela ne permet guère d’envisager un décalage, si ce n’est, peut-être, celui les tirs déjà programmés », a-t-il dit, avant de souligner « l’importance de la coopération avec le Royaume-Uni dont la participation au programme de simulation représente un détachement stratégique des États-Unis et pourrait conduire un jour à une mutualisation d’une part des dépenses ».

Le parlementaire a aussi insisté sur l’utilisation civile qui peut être faite du Laser Mégajoule. Ce dernier sera en effet « ouvert à la communauté scientifique dans un premier temps puis, peut-être, aux industriels, dans le cadre du passage de la fission à la fusion et de la production de l’énergie du futur, bien plus importante que les énergies renouvelables exploitées aujourd’hui », a-t-il mis en avant. Mais, dans ce cas, sans doute faudrait-il revoir le mode de financement de cet équipement majeur si jamais, comme l’a dit le général Bentégeat, ses « retombées civiles sont supérieures aux retombées militaires ».

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