Ravitailleurs de l’US Air Force : Les raisons de l’échec d’EADS

Ainsi, le Pentagone a choisi Boeing et son avion ravitailleur NewGen, dérivé du B767, au détriment du KC-45 proposé par EADS afin de remplacer les KC-135 de l’US Air Force, entrés en service à l’époque du président Dwight Eisenhower, il y a plus de 50 ans. L’enjeu était de taille puisqu’il s’agit de livrer 179 appareils pour environ 35 milliards de dollars.

De l’avis de la plupart des spécialistes, le KC-45, dérivé de l’Airbus A330 MRTT, était la meilleure option pour l’US Air Force, d’autant plus que l’avion proposé par Boeing est encore à développer. Et puis EADS, associé à Northrop-Grumman, avait déjà été choisi en février 2008, avant que Boeing ne fasse annuler le contrat pour vice de procédure.

Les raisons qui ont motivé le choix du Pentagone seront connues dans les détails la semaine prochaine. Cela étant, après avoir souligné que les deux offres soumises « remplissaient les exigences requises et proposaient des économies substancielles pour le contribuable, le secrétaire américain adjoint à la défense, William J. Lynn III, a indiqué que « Boeing était clairement le vainqueur de cette compétition ».

Aussi, contrairement à l’appel d’offres de 2008, ce ne sont pas les qualités intrinsèques des appareils en lice qui ont été déterminantes mais leur prix et leur coût d’exploitation.

Et de ce point de vue, l’avion proposé par Boeing a nettement l’avantage sur le KC-45, avec une différence de 60 millions de dollars par unité, le prix du KC767 NewGen (aussi appelé KC-46) étant de 125 millions de dollars.

Quant aux coûts d’exploitation, ils ont été évalués par une formule mathématique appliquée à différents scénarios opérationnels. Le KC-45 étant plus imposant que son concurrent, donc plus gourmand en carburant, l’avantage a donc été donné à l’appareil de Boeing. Et si l’on considère que ces avions resteront en service pendant une longue période et que le prix du pétrole va augmenter lors des prochaines années, l’on comprend mieux la décision du Pentagone, d’autant plus le constructeur américain a promis 10 milliards d’euros d’économies de carburant, assortis de coûts de maintenace inférieurs de 15 à 20% par rapport à l’offre d’EADS.

Reste maintenant à voir si l’on va en rester là. Après l’annonce du choix de Boeing, les dirigeants d’EADS se sont dits « déçus et perplexes ». En France, le député UMP Bernard Carayon, spécialiste des affaires d’intelligence économique, a dénoncé, par voie de communiqué, les méthodes « ingénieuses et parfois inqualifiables » des Etats-Unis qui ne respectent pas les « règles du marché ».

En Allemagne, le gouvernement d’Angela Merkel a fait savoir qu’il n’avait « pas besoin d’agir », même si le vice-ministre de l’Economie, Peter Hintze, s’est demandé si « procédure de ce troisième appel d’offres a été équitable ». Quant à la Commission européenne, où l’on se dit aussi déçu par la décision américaine, on laisse le soin à EADS de « décider » de la suite à donner aux « prochaines étapes » de ce dossier.

Le groupe européen a toujours la possibilité de déposer une contestation auprès du Government Accountability Office (GAO). Mais cet organisme ne se prononcera uniquement sur la procédure et non sur les aspects techniques du dossier. Et il y aurait certainement matière à contester le choix du Pentagone, accusé l’an passé, par Northrop Grumman, partenaire d’EADS sur cet appel d’offres avant de s’en retirer, de favoriser Boeing. A cela s’ajoute l’échange de données confidentielles entre les deux concurrents à cause d’une erreur commise par deux responsables de l’US Air Force.

Seulement voilà, il n’est pas forcément dans l’intérêt d’EADS de poser une réclamation. Si contestation il doit y avoir, il vaut mieux qu’elle soit faite par les membres du Congrès américain, notamment par les élus républicains du sud des Etats-Unis, qui soutenaient le KC-45 en raison de l’implantation future d’une usine du groupe européen dans leurs terres électorales. Et l’on peut s’attendre à ce que le contrat soit passé à la loupe par le sénateur John McCain, le plus important membre de la Commission de la Défense au Sénat. C’est d’ailleurs lui qui fut à l’origine de la remise en jeu du contrant, en 2003, après avoir dénoncé les malversations de certains dirigeants de Boeing qui les amenèrent en prison.

A y regarder de près, EADS a tout à y gagner en ne contestant pas le contrat attribué à Boeing, meme si cela le prive de l’opportunité d’assembler des avions destinés au marché civil en zone dollar, afin de limiter les effets d’une monnaie européenne trop forte par rapport au billet vert. Pour commencer, il n’est pas dit que ses partenaires américains, au nombre de 200, dont certains sont aussi fournisseurs du Pentagone, le suivent le groupe européen dans une telle procédure. Et le plus important reste encore de ménager l’avenir.

En effet, grâce à cet appel d’offres perdu, EADS a pu obtenir le statut de « prime contractor » auprès de l’armée américaine, ce qui n’était pas le cas auparavant puisqu’il avait été obligé de s’allier avec Northrop-Grumman qui tenait se rôle là en 2008. Autrement dit, le groupe européen a gagné en crédibilité au niveau mondial en pouvant être considéré, désormais, comme un fournisseur attitré du département de la défense américain, au même titre que Boeing.

« Nous avons d’autres perspectives avec le Pentagone, notamment dans les hélicoptères et nous pouvons développer d’autres activités dans la sécurité, les services et la défense » a souligné Louis Gallois, le patron d’EADS.

Et si l’on regarde plus loin que ce « contrat du siècle » perdu, Boeing risque de connaître des difficultés à cause des engagements qu’il a pris sous la pression d’EADS. Le constructeur américain devra développer son KC-46, le construire et le faire certifier avant de pouvoir livrer les 18 premiers exemplaires avant 2017. Dans le même temps, l’avionneur doit encore gérer les surcoûts et les retards concernant deux programmes civils, à savoir le B787 et le B747-8. L’on peut donc s’attendre à voir Boeing connaître la même situation à laquelle EADS a été confronté avec l’A400M en Europe.

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