Avions ravitailleurs : Leçon de pragmatisme à l’américaine

Ainsi, EADS a fini par se retirer de l’appel d’offres concernant le marché de 35 milliards de dollars consistant à livrer à l’US Air Force 179 avions ravitailleurs pour remplacer ses vétustes KC-135.

Dans l’affaire, le groupe européen était associé à Northrop-Grumman. En se désistant le premier de cet appel d’offres, estimant que le cahier des charges soumis était trop favorable au concurrent Boeing, EADS n’a pu que suivre son partenaire. Exit donc les projets d’implantation outre-Atlantique, les 500 millions de dollars d’investissement prévus pour une usine à Mobile (Alabama) et une crédibilité renforcée pour avoir réussi à s’imposer sur le marché très fermé de l’armement américain.

Alors que le tandem EADS/Northrop s’était imposé face à Boeing à l’occasion d’un second appel d’offres, en mars 2008, lequel avait été annulé par le Government Accountability Office (GAO), le groupe européen d’aéronautique et de défense se retrouve au point de départ. Mais dans le fond, en pouvait-il être autrement?

Car cette affaire est purement politique. Tout le monde s’accorde à penser que le KC-45, dérivé de l’A-330 MRTT, est bien meilleur que le KC-767 que Boeing a soumis pour remporter le marché. Seulement voilà, peut-on imaginer Washington donner des munitions à un concurrent de Boeing sur le marché de l’aviation civil?

Et comme on ne peut pas concevoir l’armée de l’Air française voler sur des avions de chasse construits par un autre avionneur que Dassault, les Américains pourraient-il se faire à l’idée de voir Boeing exclu de l’US Air Force? Car le géant de Seattle travaille déjà très peu pour le compte des aviateurs américains : il n’y aura plus de nouvelles commandes de C17, le programme du F35 est l’apanage de Lockheed-Martin et il n’est pas au mieux dans le secteur des drones…

Ces deux considérations viennent s’ajouter au problème de l’emploi outre-Atlantique. En 2008, les démocrates ne s’étaient pas privé de critiquer le choix du Pentagone en faveur du KC45. Et c’est un des leurs, sénateur de l’Illinois, l’Etat où est situé le siège social de Boeing, qui a remporté la course à la Maison Blanche… au détriment du républicain John McCain, qui avait été à l’origine de l’annulation du premier contrat remporté par le constructeur américain avec des méthodes condamnables.

Aussi, le « bidouillage » du cahier des charges pour qu’il convienne mieux à Boeing n’est pas une surprise. Et comme le Pentagone est le premier client de Northrop Grumman, il n’a pas été difficile de le faire rentrer dans le rang si d’aventure la tentation de faire casser le nouvel appel d’offres serait venue à l’esprit de ses dirigeants.

Aux Etats-Unis, on y voit du pragmatisme et en Europe, notamment en France et en Allemagne, on crie au protectionnisme. « L’attitude du gouvernement américain sur l’affaire des ravitailleurs est un manquement grave aux règles qui sont celles d’une concurrence loyale entre nos économies » a déclaré, le 10 mars, François Fillon, le Premier ministre français.

Le secrétaire d’Etat aux affaires européennes, l’atlantiste Pierre Lellouche, a quant à lui parlé de « scandale » et a promis que les choses n’en resteraient pas là. « Ce n’est pas la peine, ensuite, de demander aux Européens de contribuer à la défense globale, de se mobiliser pour la défense commune, si on leur dénie le droit d’avoir une industrie de défense qui puisse travailler des deux côtés de l’Atlantique » a-t-il affirmé.

Ce dossier sera abordé par le président Sarkozy lors de sa prochaine rencontre avec Barack Obama, à la fin du mois de mars. De toute façon, comme les contrats en matière de défense ne concernent pas l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC), seule habilitée à trancher les contentieux commerciaux, Paris, Berlin ou Londres peuvent accuser Washington de protectionnisme, ça ne changera rien à l’issue de cette affaire.

Aussi, sans nul doute serait-il plus profitable pour les Européens d’en tirer les conséquences et la leçon. A commencer par la France : après avoir privilégié le Javelin des américains Raytheon et Lockheed-Martin au détriment du Spike de l’israélien Rafael pour remplacer ses missiles antichar Milan, il est probable que Paris y regardera à deux fois avant de solliciter le californien General Atomics et son Predator B pour l’acquisition de drones MALE. Ce contrat, de 2,9 milliards d’euros, est visé à la fois par EADS, avec le Talarion, et Dassault aviation, associé à Thales, avec un engin conçu à partir du Heron TP de l’industriel IAI.

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