Les propos du général Georgelin font la polémique

« Déplacées », « inacceptables »… D’habitude, les déclarations d’un chef d’état-major des armées (CEMA) ne sont que très rarement commentées – voire pas du tout – par la classe politique. Sauf que cette fois, la franchise du général Jean-Louis Georgelin, actuellement sur le départ pour être remplacé par l’amiral Guillaud, n’a pas été du goût de tout le monde.

En cause, les opérations en cours pour tenter de libérer deux journalistes de France 3, fait prisonniers par un groupe taleb sur une route réputée dangereuse, alors qu’ils effectuaient un reportage dans la zone de responsabilité française de la province afghane de Kapisa. Pourtant, selon le ministre des Affaires étrangères, Bernard Kouchner, ils avaient été « beaucoup prévenus ».

« Ils ont voulu prendre leur risque, maintenant, c’est nous qui les prenons pour les sortir, et c’est normal » avait-il déclaré au lendemain de propos tenus pasr Claude Guéant, le secrétaire général de l’Elysée, selon lesquels « le scoop ne devait pas être recherché à tout pris », ce qui avait suscité des réactions, là encore, indignée de plusieurs syndicats de journalistes et d’élus de l’opposition.

La polémique aurait pu en rester là. « Moins on en parle, mieux c’est » a d’ailleurs estimé, le 21 février, le général Georgelin, invité de l’émission « Le grand rendez-vous » d’Europe1. Sauf que le CEMA a précisé le coût des opérations visant à libérer les deux journalistes. « Chacun à sa place, fait ce qu’il doit faire. Tous les moyens sont engagés et nous faisons ce que nous devons faire pour les faire libérer. Et j’ajoute qu’à l’heure actuelle, nous avons dépensé plus de dix millions d’euros pour s’occuper de cette affaire » a-t-il déclaré. « Je ne remets pas en cause la liberté de la presse. Mais j’appelle à la responsabilité des uns et des autres » a-t-il ajouté avant de poursuivre : « dans mes discours à mes généraux, je mets en avant deux principes : la responsabilité et le discernement. Ces principes ne sont pas valables que pour les généraux. »

Cette précision a fait bondir Reporters sans frontières. « C’est la troisième fois depuis l’enlèvement de ces deux journalistes que les autorités françaises relancent la polémique, alors même qu’elles ont demandé de faire preuve de discrétion et de retenue » fait valoir l’association Mais « rappeler encore une fois que les recherches coûtent cher est irrespectueux vis-à-vis des familles et inutile » estime RSF.

Le Syndicat national des journalistes de France Télévisions parle, quant à lui, de déclaration « obscène » et demande au général Georgelin de « présenter officiellement ses excuses et de revenir à la discrétion demandée à tous dans cette triste et douloureuse affaire. » La réaction de la Société des Journalistes de France3 est similaire. Outrée, elle « s’interroge sur le ‘sens des responsabilités’ du plus haut responsable de l’armée lorsqu’il jette en pâture des chiffres aussi peu étayés », alors qu’il quand même bien placé pour le savoir…

Du côté de France Télévisions, pour qui les deux journalistes enlevés étaient en reportage, on fait remarquer qu’il « n’était pas, jusque-là, dans les habitudes de la France d’évaluer le coûts du rapatriement de citoyens français retenus contre leur gré à l’étranger ».

Quant à la classe politique, le général Georgelin s’est attiré notamment les foudres de François Bayrou, le président du Modem, et de Martine Aubry, le Premier secrétaire national du Parti socialiste.

Pour le premier, c’est une « déclaration déplacée parce que ces gens-là, qui vont chercher de l’information où personne ne va, et qui prennent en effet pour le faire des risques qu’un gestionnaire peut considérer comme excessifs, sont pour moi le plus précieux de ce que nous avons ». Les militaires français présents en Kapisa, qui avaient averti les deux journalistes des risques qu’ils couraient, dixit Bernard Kouchner, apprécierons d’être qualifiés de « gestionnaires » au travers du CEMA.

Pour la patronne du PS, « ces propos d’un haut responsable de notre défense sont aussi imprudents qu’inacceptables ». « Imprudents parce que, mal interprétés, ils peuvent mettre en danger les journalistes. Inacceptables parce que les deux journalistes enlevés remplissaient la mission qui est la leur : informer » a-t-elle déclaré.

Les 10 millions d’euros évoqués par le général Georgelin s’ajouteront à la facture de 870 millions d’euros des opérations extérieures, qui pèsent sur le budget des armées. Le chiffre avancé par le CEMA représente, à titre de comparaison, un peu moins de 10% des investissements consentis en 2008 par l’armée de Terre pour l’amélioration de ses équipements collectifs en Afghanistan (108 millions d’euros) et il est aussi supérieur à la somme de 9 millions d’euros dépensée la même année pour le renforcement de la protection des combattants. Voilà quelques données qui permettent de comprendre l’appel à la « responsabilité » et au « discernement » du général Georgelin.

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