1914-1918 : La charge du sous-lieutenant Verny

Pour le 91e anniversaire de l’armistice du 11 novembre 1918, France 2 va aborder une nouvelle fois le thème des « fusillés » pour l’exemple, en diffusant un téléfilm intitulé « Blanche Maupas », avec Romane Bohringer dans le rôle principal. C’est un sujet devenu récurrent depuis l’année où Lionel Jospin, alors Premier ministre, avait évoqué la réhabilitation des mutins du Chemin des Dames.

La citation qui suit ne plaira sans doute pas à tout le monde car elle a été écrite par un personnage sulfureux sur le plan politique puisqu’il s’agit d’Alexandre Sanguinetti, le frère de l’amiral. Mais que l’on soit d’accord ou pas avec les positions d’un individu ne change rien à l’affaire quand il prétend que le ciel est bleu. « Le guerrier ne fait que porter l’épée pour le compte des autres. C’est un seigneur puisqu’il accepte encore de mourir pour des fautes qui ne sont pas les siennes en portant le poids du péché et de l’honneur des autres » a-t-il ainsi écrit.

L’histoire du sous-lieutenant Verny, officier du 20e Régiment de Dragons au 10 août 1914, est celle d’un seigneur. Le général René Chambe, qui l’a côtoyé, dira de lui que c’était un chevalier. En tout les cas, de par sa conduite, il aura montré que l’on peut faire la guerre sans haïr férocement l’adversaire qui, comme lui, n’a fait « que porter l’épée pour le compte des autres ».

Mais laissons le général Chambe raconter l’histoire du sous-lieutenant Verny (*) :

« Le 10 août, le sous-lieutenant Verny, du 1er escadron, frais émoulu de Saint-Cyr ( il avait rejoint le 20e le jour même de la mobilisation ) était en reconnaissance sur la frontière, aux abords de la forêt de Parroy.

Il avait emmené avec lui une douzaine de ses cavaliers, dont le maréchal des logis Dartigues.

Comme il suivait la lisière de la forêt, son éclaireur de terrain était revenu sur lui au galop, haletant, l’avertir qu’un parti de cavalerie ennemi venait au pas à sa rencontre, sans se douter de rien. Un repli de terrain ne permettait ni aux uns ni aux autres d’encore s’apercevoir. Verny, ayant alors commandé « Lance-main ! En bataille « , avait, lui-même, mis le sabre à la main et fait prendre le trot.

Quand les chevau-légers bavarois avaient enfin découvert les dragons français, deux cent mètres encore les séparaient. L’officier allemand, surpris, avait tout d’abord eu le réflexe de faire demi-tour avec ses cavaliers . Mais il s’était aussitôt ressaisi et avait décidé de faire tête. Il avait ramené ses hommes, eux aussi rangés en bataille, au galop face aux Français. Les dragons avaient pris à ce moment le galop de charge,Verny seul à deux longueurs en avant. Lanciers contre lanciers, le choc ne pouvait qu’être terrible. Il le fut en effet. Hommes et chevaux, culbutés, avaient tous roulé sur le sol.

Verny était indemne. Couché sur l’encolure, la pointe du sabre en avant, il avait évité de justesse celle de l’officier allemand dont il avait transpercé la poitrine. Pas un dragon n’avait été touché. A l’inverse, les chevau-légers avaient eu plusieurs tués, d’autres blessés. Tout le détachement ennemi avait été mis hors de combat et fait prisonnier, hommes, chevaux et armement. Un tel succès était le bénéfice de l’instruction française pour l’emploi des armes. Nos cavaliers étaient entrainés à se tenir tassés derrière la tête du cheval, tenant à droite la lance basse, trés basse et bien horizontale, à hauteur de la ceinture de l’adversaire. Et surtout pas la pointe en oblique en l’air ! Nous l’avions tant de fois répété, ressassé, démontré !

J’ai entendu, plusieurs heures après le combat, le colonel interroger un dragon, considéré comme le héros de la rencontre. A lui seul, il avait tué trois chevau-légers. Le premier à la lance, au moment du choc. Précipité à terre comme tout le monde, il s’était relevé et avait entendu le maréchal des logis Dartigues appeler à l’aide, en train de lutter corps à corps avec un cavalier allemand et en grand danger d’avoir le dessous. Alors, décrochant sa carabine à la grenadière, tout approvisionnée, il avait, à bout portant, fait sauter le crâne de l’adversaire de Dartigues. Et de deux. A ce moment, le seul chevau-léger rescapé, ayant réussi à sauter sur un cheval et allant s’enfuir au galop, il l’avait abattu à trente mètres d’une balle dans le dos.

Ce Dragon s’appelait Arsène Létang. Il avait son nom inscrit au crayon sur son couvre-casque. Je l’avais lu. Tandis que le colonel le félicitait, il se tenait devant lui, tout gêné, tout timide et frêle comme une fille. Un tueur, lui !

La guerre est une chose horrible…

Tandis que Dartigues ramenait triomphalement le détachement, avec les prisonniers survivants ou blessés, sur les chevaux allemands tenus en main et la moisson de lances, le sous-lieutenant Verny s’était occupé du lieutenant de chevau-légers qu’il avait mortellement blessé. Ayant requis sur place des paysans âgés travaillant dans les champs, il l’avait fait transporter avec d’infinies précautions à la mairie du village voisin : Emberménil. Il avait veillé lui-même à son transport et refusé de le quitter tant que le médecin-capitaine du 20e Dragons, prévenu, ne serait pas venu lui prodiguer les premiers soins.

Beau et blond comme un Siegfried, cet officier se nommait von Schmidt. Il avait, comme Verny, une âme de chevalier. Il pouvait encore parler et s’exprimait dans un impeccable français.

– Je vais mourir. Je suis catholique romain comme sans doute vous, monsieur ?

Il avait tiré un chapelet de sa poche.

– Nous allons en dire une dizaine ensemble, voulez-vous monsieur ? Serrons-nous la main. Je ne pouvais souhaiter plus belle mort. Celle que je souhaitais, de la main d’un héros comme vous, dans une rencontre de cavalerie. Adieu, monsieur ! Gardez mon épée en souvenir de moi, je vous la remets. Sachez qu’elle est digne de vous.

Les témoins de la scène, le médecin-capitaine et les paysans qui avaient transporté le blessé, n’avaient pu, comme Verny, retenir leur émotion.

Puis le lieutenant von Schmidt avait remis à Verny tous ses papiers, les photos qu’il portait sur lui et donné l’adresse de sa mère, demandant qu’on les lui fît parvenir par l’intermédiaire de l’ambassade d’Allemagne en Suisse. Ce que lui promit Verny. Et qui fut fait. Avec une lettre de Verny à sa mère, lui apprenant les circonstances de la mort héroïque de son fils.

Transporté à l’hôpital militaire de Lunéville, le lieutenant von Schmidt était mort dans la soirée, malgré tous les soins dont il avait été entouré. Verny était revenu le voir, alors qu’il était encore vivant. L’aumônier était à son chevet, le réconfortant.

Le lendemain, comme je félicitais Verny, il m’avait interrompu :

– Tais-toi ! Tu ne sais pas comme c’est dur d’avoir tué quelqu’un comme ça, à l’arme blanche et de rencontrer ensuite son regard !

Comme la cavalerie française, la cavalerie allemande avait aussi ses chevaliers. »

Le sous-lieutenant Verny sera le premier officier du 20e Dragons à trouver la mort, le 8 octobre 1914

Le général Chambe, dans son livre précédemment cité, nous raconte les derniers moments de son compagnon d’arme :

« – mon vieux, fais très attention, prends garde ! Il y a en face un sniper qui tire bougrement bien, c’est très malsain ! Tu as vu pour moi ? Vas-y à pied, en rampant dans les betteraves, on ne te verra pas.

Verny, à cette évocation de faire du plat ventre dans les betteraves, avait remercié d’un sourire, sans répondre. Il était très promotion de la Grande Revanche, casoar et gants blancs. Ramper n’était pas son genre. Il avait préféré faire comme son ancien, mettre ses hommes à l’abri et continuer seul, à cheval.

Mais, lui, la première balle l’avait frappé au cou, à la carotide. Il avait eu la force de revenir à cheval, au milieu de ses hommes, son col blanc gainé de sang vermeil. Il avait encore pu faire signe à son maréchal des logis qu’il voulait lui parler seul à seul : il pouvait péniblement s’exprimer :

– Dartigues, je meurs…Je suis chrétien…Je veux mourir en état de grâce…Pas le temps de me confesser…Pas possible…C’est à vous que je vais le faire…Dire mes péchés…Vous irez les répéter à un prêtre, le premier rencontré, au premier village…Il comprendra…Promettez et écoutez !

Il était mort à cheval, soutenu par son sous-officier en larmes. Il avait été ramené ainsi dans les lignes françaises toujours à cheval, maintenu en selle par deux de ses hommes.

Avait-il eu le temps d’avoir une pensée pour le lieutenant von Schmidt, cet autre héros, tué de sa main, le 10 août à Emberménil ?…

Dans la nuit même, il avait été enterré devant tout son peloton et les officiers du 20e Dragons, dans le cimetière du petit village de Ransart;  sa confession ayant été transmise au curé de la paroisse.

C’était la mort d’un preux…à l’âge de vingt ans. « 

(*) Extrait du livre du général Chambe « Adieu Cavalerie »

Photo : Cavaliers du 20e Dragons

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