Le point sur l’affaire de Karachi

Depuis les révélations faites il y a plus de deux semaines sur les dessous de l’attentat de Karachi, dans lequel 11 employés avaient trouvé la mort et 14 autres avaient été blessés par l’explosion d’une voiture piégée au passage de leur bus, Zone Militaire propose de faire le point.

Un ancien de la DST controversé

L’enquête concernant l’attentat de Karachi a pris un tour nouveau après la saisie du rapport Nautilus, lors d’une perquisition dans des locaux de DCNS (ex DCN). Transmis en octobre 2008 par le Parquet de Paris au juge Trevidic, en charge de l’affaire, le document indique que le motif de l’attentat est à chercher dans le non versement de commissions à des militaires pakistanais dans le cadre d’un contrat de vente de trois sous-marins Agosta 90-B vendus par la France en septembre 1994. En bref, il s’agirait d’une vengeance de responsables militaires pakistanais à l’égard de la France.

L’identité de l’auteur du rapport Nautilus a été révélée par le site Mediapart. Il s’agit de Claude Thévenet, un ancien policier de la DST, qui a quitté le service de l’Etat il y a une quinzaine d’années. Selon ce dernier, la DGSE aurait monté une opération visant à punir les responsables pakistanais. Sauf que selon le site Bakchich.info, qui prétend avoir rencontré un ancien de la « Piscine », une telle opération aurait été impensable dans le contexte de l’époque car « les services (ndlr: la DGSE) étaient décapité, soupçonnés par le président Chirac d’avoir enquêté sur son compte japonais ».

Bakchich va plus loin encore, en citant un magistrat, apparemment proche du dossier : « Le modus operandi de l’attaque est clairement islamiste. Et les tensions entre la marine, bastion anti-islamiste et les services secrets étaient tels que les Français ont été pris entre le marteau et l’enclume. Mais rien à voir avec un contrat DCN ou des commissions manquantes ».

Les doutes de la DST

Les policiers de la DST, en charge des investigations sur l’attentat de Karachi, ont exprimé des doutes concernant l’enquête de leurs collègues pakistanais. Selon un rapport dont l’AFP s’est fait l’écho la semaine passée, plusieurs incohérences auraient été relevées, notamment sur la nature de l’explosif utilisé pour commettre l’attentat.

Selon les expertises françaises et américaines, ce dernier serait de qualité militaire (type TNT) et non composé à base d’engrais chimiques fertilisants comme le soutiennent les Pakistanais. Or, cet élément est capital puisque une quantité importante de ce type d’explosif a été retrouvé au domicile d’un des principaux suspects de cette affaire, l’islamiste Asif Zaheer, condamné à mort avant d’être acquitté en appel pour manque de preuve.

Aussi importante qu’elle soit, les Pakistanais ont toujours « éludé » la question de la nature de l’explosif, qui « remet pourtant fortement en question la culpabilité des individus présentés comme les exécutants » note le rapport de la DST, publié en decembre 2006. Pour résumer, pour les policiers de la DST, « sur le fond et la forme de l’enquête pakistanaise, il y a beaucoup à dire ou à redire » et qu’il convient « d’être circonspects quant aux conclusions de l’enquête présentée par les autorités pakistanaises ». A noter toutefois que la piste islamiste n’a pas été remise en cause par les enquêteurs français. Du moins, à cette époque.

Charles Millon reconnaît l’arrêt du versement de commissions

« Ce qui est certain, c’est que peu après ma nomination au ministère de la Défense, en 1995, Jacques Chirac m’a demandé de passer en revue les différents contrats de ventes d’armes en cours et de stopper le versement des commissions pouvant donner lieu à des rétrocommissions. C’est ce qui a été effectué : chacun d’entre eux a fait l’objet d’une expertise particulière » a déclaré Charles Millon, à l’hébdomadaire Paris Match.

Mission d’information à l’Assemblée nationale

Une mission d’information sur l’attentat de Karachi a été confiée, le 30 juin, à la commision de la Défense de l’Assemblée nationale.

Abdulrahman El-Assir entre en piste

Le 2 juillet, le site Mediapart affirme détenir des éléments concernant un lien entre un homme d’affaires libanais, Abdulrahman El-Assir, et Edouard Balladur, alors Premier ministre au moment de la signature du contrat de vente des sous-marins en 1994. Le site dirigé par Edwy Plenel s’appuie encore une fois sur les déclarations de Claude Thévenet. Par ailleurs, le journal en ligne soutient que ces liens auraient été confirmés devant un juge d’instruction par Gérard-Philippe Menayas, un ancien directeur financier de DCN. Le rôle du libanais, qui serait un des principaux bénéficiaires des commissions, aurait été d’assurer le financement de la campagne présidentielle d’Edouard Balladur. Ce qui reste encore à prouver.

Invité le 28 juin au Grand Jury RTL-LCI-Le Figaro, le candidat malheureux à l’élection présidentielle de 1995 a trouvé ridicules les accusations portées contre lui. « Les comptes de ma campagne ont été établis, déposés, contrôlés et validés par l’organe compétent à cet effet » a-t-il déclaré. « Toute référence à une utilisation autre que la rémunération, légitime d’ailleurs dans une certaine mesure, de ceux qui avaient joué un rôle dans ces tractations commerciales est parfaitement infondée » a-t-il poursuivi.

Demande de levée du secret-défense

Le 1er juillet, les juges antiterroristes en charge du dossier, Marc Trévidic et Yves Jannier, ont adressé un courrier au ministre de la Défense, Hervé Morin, dans lequel ils demandent la levée du secret-défense sur « l’ensemble des documents » relatifs à l’attentat de Karachi. Selon le Point, qui a révélé l’existence de cette requête, les magistrats souhaiteraient avoir accès à l’identité des destinataires des commissions ainsi qu’aux dossiers des services de renseignement français concernant l’attentat. Si les juges sont habilités « secret-défense », les pièces qu’ils pourraient consulter ne pourront pas être utilisées au cours de leur enquête.

Il reste maintenant au ministre de la Défense de saisir la Commission consultative du secret de la Défense nationale (CCSDN) pour obtenir un avis; qu’il sera libre de suivre ou non. « Je m’engage à déclassifier ce que la Commision proposera de déclassifier » a ainsi déclaré Hervé Morin, le 26 juin dernier sur les ondes de France Info.

Thévenet parle encore

Dans un entretien accordé une nouvelle fois à Mediapart, Claude Thevenet livre quelques précisions. Ainsi, une de ses sources pour la rédaction du rapport Nautilus serait un ancien agent du MI-6, l’équivalent britannique de la DGSE.  C’est ce dernier qui lui aurait soufflé que l’attentat de Karachi est « un règlement de comptes anti-français, non imputable à la mouvance islamiste ». Cette piste lui aurait été ensuite confirmée par un « ami » journaliste, proche de l’ISI, le service de renseignement pakistanais.

Quant à l’expédition du service action de la DGSE au Pakistan, elle lui aurait été confirmée par un ancien agent du boulevard Mortier. Enfin, concernant les liens qu’auraient entretenus Edouard Balladur et Abdulrahman El-Assir, Claude Thévenet se montre plus évasif. Précédemment, il avait déclaré qu’il avait vu une fiche de la DGSE à ce sujet. Cette fois, il ne garde « aucun souvenir » des circonstances qui l’ont amené à consulter ladite fiche.

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